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Denis Émorine vient de publier deux nouveaux volumes de poèmes : « Dans le temps divisé », Le Nouvel Athanor 2008 et « Lettres à Saïda », Éditions du Cygne 2008. |
| Le
prix des
mots «Dans les impasses du monde» : des poèmes en prose. Et ils sont comiques. Ah oui !, criez-vous, ça me fait rire aux éclats, cette histoire de la princesse qui se métamorphose en grenouille, ah ! ah ! Et ce truc dont il se débarasse pour faire la cour à son égérie, ce truc qui revient déguisé en jeune femme - chassez le naturel, va ! C'est d'un comique ! Rien n'est moins sûr. Et même si vous pensez retrouver de vieilles connaissances, méfiez-vous. Tout d'abord, on ne sait pas qui dit «je» dans ces fabliaux. En pleine nuit, quelqu'un se promène dans son jardin et est observé de la fenêtre de la chambre par un autre homme. Point, à la ligne : en pleine nuit, quelqu'un observe de la fenêtre de sa chambre un homme qui se promène dans son jardin en pleine nuit. Jeu de miroir, dédoublement des personnages qui perdent les contours du moi et du non-moi : Au
moment où je suis entré dans la chambre 256, le vieil
homme m'a fixé sans me voir, immobile dans son fauteuil roulant.
[...] Au moment où l'homme est entré dans la chambre 256,
je l'ai fixé sans le voir, immobile dans mon faureuil roulant.
(59-60)
Dans une de ces histoires, le moi, suivi toujours par un homme vêtu de gris, se transforme finalement en son propre sosie et se met à se poursuivre lui-même, acte «qui n'a rien d'hostile». Observé et observateur à la fois, écrivain-lecteur qui se fond dans la page blanche, l'auteur joue ce jeu lui-même ; il dédie un de ses poèmes du volume à un certain «Siden Enirome», le poème de la page suivante à «Denis Emorine». En effet, l'acte d'écrire est ce dédoublement qui dissout le moi. Le médecin lui donne le conseil bienveillant de vivre comme tout le monde : Si
vous viviez normalement, vous n'auriez pas besoin d'écrire.
Cette espèce de dédoublement n'a pas d'autre cause. (48)
Et en effet, «il y a quelques jours, j'ai perdu mon nom» (54), et le psychologue sait bien que «l'homme est double, finalement» (55), ce qui est vérifié à l'instant, car le pauvre homme, précipité dans l'escalier, gisait
là, son corps littéralement cassé en deux, formant
deux moitiés rigoureusement symétriques de la tête
aux pieds ; je n'en revenais pas. Les deux moitiés se sont
relevées tant bien que mal, chacune essayait vainement à
s'ajuster à l'autre. (55)
Platon, dans le Banquet, n'a pas décrit autrement la pénible condition humaine. Rien d'étonnant alors que le narrateur constate cette fracture dans son propre corps : Comme
je passais machinalement une main fébrile le long de ma colonne
vertébrale, il m'a semblé sentir une mince fissure dans
laquelle j'ai glissé un doigt, puis deux, puis la main
entière.
De sinistres craquements au niveau de mon épine dorsale ne présageaient rien de bon... (56) Perte de personnalité dans le sens d'une disparition du moi face à une réalité extérieure, c'est aussi le détachement de la vie : Un
beau jour, la vie m'a quitté sans crier gare, sens même un
geste d'abandon. [...] Je ne peux pas lui en vouloir : elle avait de
plus en plus mal à supporter un compagnon comme moi, toujours
absent ou morose. (51)
Mais ce n'est pas seulement le moi qui est victime d'un tel abandon. Le monde extérieur se dissout également dans un torrent de négations (un procédé cher à Mallarmé) : «Il n'est plus temps» (21), «Soudain, tu n'es plus» (27), «je ne sais plus» (35), «Je n'entends plus ton pas sur le chemin» (37), «Nul ne savait d'où ils venaient» (20), «L'oubli était leur unique certitude» (20). Qu'est-ce qui reste ? Eh bien, des mots. Ils sont précieux. Ces mots se mettent à la place des choses, car ils sont les vestiges de ce qu'on a perdu : Ses
mots ne se poseront plus sur toi. (13)
Je te conjugue au passé. (14) Je murmure toujours les mêmes mots / et ton nom parfois. (42) Je ne chercherai plus la saveur des mots au petit matin. (16) Ne désignant plus rien en dehors d'eux-mêmes, ne serait-ce que des souvenirs effacés, l'écho lointain d'un passé dont on s'est débarrassé à contrecoeur parfois, les mots se chosifient et deviennent une réalité indépendante du monde, tout en restant des acteurs autonomes : Tellement
de mots s'emparent de nous. (22)
Et s'il y en a tant, on peut, il faut, par un acte de cruauté sadique, faire place nette, table rase : J'ai
décidé de bannir tous les mots inutiles du vocabulaire.
Inutile à mes yeux, s'entend. Tel un monarque absolu, je les ai
tous convoqués dans mon bureau. [...] Je ne savais plus
où donner de la tête devant ces regards affolés qui
évitaient surtout de croiser le mien. Et moi je jubilais,
faisant durer le plaisir... J'attendais. (53)
Heureusement, l'auteur s'est avisé ! Sinon, on n'aurait plus rien, sauf la page «que la blancheur défend». Ainsi, nous avons le plaisir de lire une écriture fraîche, personnelle et moderne qui, néanmoins, n'oublie pas la grande tradition de la poésie européenne. |