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Michel Gozard

Respectable père et allié très fidèle, puisse le Seigneur te bénir et te garder en paix. Tu dois être surpris de voir toute ma famille se présenter à la porte de ton monastère et de recevoir une lettre au lieu des images attendues. Tous les parchemins peints ont été détruits et j’ai été contraint de me séparer des êtres qui me sont chers. Voilà pourquoi je te les envoie accompagnés du vigoureux Eustache. Je confie donc à tes soins ma douce Guimette qui m’a servi toutes ces longues années, épouse dévouée et mère patiente, Marie et Anne, mes chères filles, et Pierre mon fils, mon dernier-né, que tu ne connais pas encore. Je sais qu’au nom du Christ tu les as déjà reçus avec la bienveillance d’un bon pasteur et qu’à cause de notre vieille amitié tu les as accueillis avec l’affection d’un parent, comme si moi, Étienne, je m’étais présenté devant toi. Réconforte-les, console-les, car à l’épreuve d’une marche de six lieues dans le froid et les périls de la forêt s’ajoute la tristesse de l’éloignement. Assure-les que la séparation ne durera pas longtemps. Car si le Tout-Puissant nous a envoyé un terrible orage, il ne peut nous abandonner dans l’obscurité de cette peine au-delà de nos forces. Maintenant je dois t’apprendre les événements qui sont advenus à Maraigues. Le deuxième samedi de ce mois, à l’approche de la nuit, cinq moines sont venus frapper à ma porte. Ils se sont présentés comme frères de la Dévotion, en retour d’Hispanie et remontant vers le nord. Je les ai installés devant ma cheminée car le temps était couvert et humide. J’ai pris soin d’eux au mieux, d’autant qu’ils m’ont confié avoir été mal reçus la veille par le seigneur de Berrade. Seul le plus vieux d’entre eux me parlait, un nommé Jérémie. Sa voix était si usée qu’elle semblait être celle d’un mourant. Voyant ma femme et mes filles s’occuper de la cuisine et de la table, il demanda qui elles étaient. Je le renseignais. Il resta silencieux. J’ai cru bon alors de lui expliquer que, marié publiquement avant de devenir prêtre, je n’avais jamais songé à désunir ce qui avait été uni devant Dieu. Comme il se taisait toujours, je l’assurais que ma femme était bonne chrétienne, que nous respections toutes les périodes où l’accouplement était interdit. Je lui présentais que si notre Créateur avait voulu nous favoriser de trois beaux enfants, nous devions nous réjouir de les avoir auprès de nous, dans notre terre d’Aquitaine qui a grand besoin d’âmes nouvelles gagnées au Seigneur. Je lui parlais de mes filles qui apprenaient à lire dans le psautier avec quatre petits lecteurs des deux autres hameaux à ma charge. Il m’interrompit et lentement, presque à bout de souffle, me dit ce qu’il pensait de ma situation. Elle n’était pas celle qui convenait à un représentant du Christ, car l’or de la chasteté était préférable à l’argent de la vie conjugale. Pour lui, un clerc déjà marié devait s’abstenir de toute relation charnelle avec son épouse. Je lui objectais, d’après l’apôtre Paul, qu’afin d’éviter la débauche, chaque homme devait avoir sa femme et chaque femme son mari, qu’il valait mieux se marier que de brûler, que chacun devait se conduire selon le don qu’il avait reçu du Seigneur, selon l’état dans lequel il avait été appelé. Je lui fit observer que je n’étais pas retiré du monde, étant dans un état semblable à celui d’autres prêtres et même des évêques qui ne se soumettaient pas à des règles contraires aux besoins naturels voulus par Dieu. Il me répondit de façon sèche : le temps se faisait court, le Jugement approchait, les fils de Dieu devaient s’efforcer de ressembler aux anges car ceux qui seront dignes du siècle à venir et de la résurrection des morts ne se marient pas. Pendant le repas, il m’interrogea sur notre communauté. Il voulait savoir si chez nous les braises de l’idolâtrie, comme il disait, avaient été éteintes par l’eau vive de la Parole divine. Je l’ai rassuré. Mes brebis étaient aussi chrétiennes qu’elles pouvaient l’être. Si jadis une idole se dressait à côté de la source non loin d’ici, elle avait été depuis longtemps abattue et remplacée par une statue de la Vierge devant laquelle des femmes allaient souvent prier et faire brûler des cierges. Il me répliqua que les idolâtres aussi faisaient brûler des cierges devant leurs statues et leur parlaient. Ensuite il me posa des questions qui montraient qu’en arrivant il s’était déjà informé sur la maîtresse du domaine. Il savait déjà qu’elle était appelée la Noire par les gens d’ici. Je lui répondis qu’elle se nommait Hilarie, qu’elle avait les cheveux très noirs et le teint foncé mais n’appartenait pas au peuple maure, et qu’elle était veuve du seigneur Gaudric. Je lui dis aussi que si on ne la voyait plus à la messe c’était parce qu’elle restait enfermée chez elle, inconsolable depuis la mort de son époux l’an passé. Elle avait fait déposer son corps dans un tombeau oratoire construit près de sa demeure, cela malgré le désir exprimé par le défunt d’être incinéré selon une coutume de sa famille. Elle était, j’en convenais, une maîtresse un peu dure et beaucoup ne l’aimaient pas, mais elle avait à cœur de faire prospérer le domaine, fidèle en cela à son époux qui avait gagné nombre de champs sur la forêt. Comme il avait entendu dire qu’Hilarie était savante, j’ai essayé de lui faire comprendre ses pensées. Être une femme différente des autres ne l’empêchait pas d’avoir une foi authentique. Au contraire, la philosophie l’aidait à bien cheminer vers Dieu, la vraie sagesse la détachait des vanités, l’incitait aussi à mener une vie juste et droite. Il secoua sa main pour me faire taire et déclara que la sagesse des hommes était folie devant Dieu. Le Christ étant venu, il n’était plus besoin de philosophie, encore moins d’une femme philosophe. Après quoi il hocha longuement la tête, puis me demanda l’autorisation de prêcher le lendemain dans mon église. J’eus l’imprudence d’accepter. Il m’annonça, puisque Dieu ne lui avait pas donné la force de la voix, qu’il laisserait la parole au frère Simon. Celui-ci savait parler la langue des illettrés. Il serait donc sa bouche comme Aaron avait été celle de Moïse. À la fin du repas, je lui montrais mon œuvre presque achevée, les cinq parchemins peints. Au lieu de les prendre en main, d’accorder intérêt aux détails du Christ en gloire, de demander où j’avais trouvé les modèles des évangélistes et en combien de temps j’aurai achevé la figure de Jean, il traita mes images de superstition. Il me répéta ce que plusieurs soutiennent de nos jours : ceux qui appartiennent au Christ ne doivent pas imiter les rites des anciens dieux qui sont des démons. Je l’assurais que mes peintures n’étaient pas faites pour l’adoration, qu’elles étaient, comme toutes les représentations autorisées par l’Église, destinées seulement à saisir les âmes, d’autres servant aussi à instruire les illettrés. Il m’opposa ceci : la vérité du Verbe éternel valait plus que l’illusion des figures, persuader l’oreille suffisait. À quoi je rétorquais que Christ avait guéri les aveugles aussi bien que les sourds. Mais face à ses certitudes ma science des Écritures était insuffisante. Je n’ai pu, comme toi tu aurais su le faire, trouver les bonnes paroles pour ruiner ses arguments. Dimanche vint. Ayant appris la présence des frères, ceux de Castelus et de Closjac se sont présentés en nombre à la messe, malgré les nuages bas. Tous avaient apporté si grande quantité de lampes et de chandelles que jamais ne vis tant de lumière en ma pauvre église. Quand Simon, le grand moine, prit la parole tous l’écoutèrent sans bavarder, tousser ou contempler les poutres comme à l’accoutumée, car ce frère avait le geste large et sa voix vibrait comme un tonnerre lointain. À l’entendre, lui et les quatre autres formaient le poing de Dieu. Il nous a raconté une vision dont il avait bénéficié. Sous la glace d’un lac dans les montagnes lui était apparu le visage de Salomé, clair comme la lune entre ses cheveux ondulants. Celle qui avait dansé devant Hérode lui avait décrit les tourments qu’elle subissait pour avoir obtenu la tête de Jean le Baptiste. Elle était en Enfer avec les damnés, ceux qui ne s’étaient pas souciés de leur salut, ceux qui s’étaient rendus esclaves des plaisirs de ce monde, ceux qui avaient aimé les tables bien garnies et les compagnies indignes. Après il a parlé des prêtres mariés qui couchent avec leur femme et qui, pour ce crime, doivent être exclus du sacerdoce, car vautrés dans l’impureté ils ne peuvent enseigner le bien, ni veiller sur les âmes que Dieu leur a confiées. Tous les regards étaient posés sur moi. J’allais me lever pour répondre mais, plus rapide, Jérémie s’était dressé. Il avait mes images peintes entre les mains, prises dans le coffre à mon insu. De son index Simon les désigna à l’assemblée pour dénoncer mon œuvre comme sacrilège, disant que Christ était Dieu, que sa perfection, sa sainteté et sa gloire étaient si grandes qu’aucune figuration n’était possible; disant que seuls le pain et le vin de la messe rendaient visible sa présence parmi nous, et que seule la croix, symbole de son sacrifice, était représentable ; disant aussi qu’il n’était pas respectueux de montrer les saints évangélistes avec de pauvres formes terrestres alors que leurs corps resplendissaient au Paradis.Frère Jérémie approcha mes cinq parchemins d’un cierge pour que la flamme leur donne un baiser mortel et les laissa tomber sur le sol. Je les ai vus se tordre dans la lumière dévorante où les tracés et les surfaces de couleurs disparaissaient. L’ouvrage de plusieurs mois fut réduit en un instant à quelques déchets noirs livrés aux courants d’air. Je suis resté à ma place, muet et les doigts tremblants, jusqu’à leur sortie de l’église.En emportant cierges et lampes, ils se sont mis en procession derrière les cinq moines. Je n’ai pas voulu aller avec cette foule que la fumée suivait. En cela j’ai eu grand tort. J’ai su ce qu’ils ont fait par Félicien. Ils ont passé le pont, longé la grande demeure de pierre. Certains à cet endroit ont poussé des cris hostiles envers celle qui l’habitait. Et ils se sont rendus à la source. Devant la statue de la Vierge, Simon a déclaré que ce n’était pas une déesse. À quatre ils ont employé toute leur fureur à la renverser. Puis ont exigé qu’elle soit brisée sous les coups de lourdes pierres et que les morceaux soient dispersés. Ce qui fut fait. C’est à ce moment qu’ils ont porté leur attaque contre Hilarie, cette étrangère, cette fille des ténèbres qui régnait sur une terre chrétienne. Quelques paysans l’ont accusée de faire œuvrer ses gens le jour du Seigneur, de garder chez elle des idoles, de refuser d’assister à la messe. Certains ont été jusqu’à manifester des soupçons sur la mort de son époux. En écho, Simon leur a tenu un discours sur ceux qui font semblant d’être chrétiens mais conservent des livres interdits, sur les femmes trop savantes pour rester pures et dont la séduction ne peut être que mensongère, sur les magiciennes qui usent de maléfices, savent préparer des philtres mortels aussi bien que des potions qui tuent les enfants dans le sein de leur mère. Il a conclu ainsi : ce qui n’était pas de Dieu était de Satan et ce qui était de Satan devait retourner à Satan, dans les flammes de l’Enfer. Ensuite la foule en désordre, échauffée et menaçante, est revenue de la source. Les moines sont restés à l’écart pendant que certains, dont je connais les noms, ont pénétré dans la demeure d’Hilarie. Ils ont cassé toutes les statues. Ils ont fait fuir ses deux servantes, assommé son serviteur qui essayait de les arrêter. Ils l’ont trouvée dans sa bibliothèque. Elle n’a rien dit à leur entrée. Elle s’est assise, a retourné le sablier posé sur la table à ses côtés et n’a plus regardé que lui. Ils ont pris tous les écrits à leur portée, rouleaux et codex, les ont amassés à ses pieds et contre la table, élevant un tas où elle disparaissait presque. Et ils y ont mis le feu. Elle est morte ainsi. Avertis par les servantes, les gens du domaine occupés dans les vignes sont revenus à temps pour arrêter l’incendie. Je n’ai pas revu les cinq moines. Bien avant midi ils étaient partis. Avec Félicien j’ai couru sur les lieux, pour voir en ayant peur de voir. La demeure était close de toute part. Elle l’est restée toute une semaine. Le corps d’Hilarie a rejoint celui de son époux sans que j’aie pu remplir mon office. Depuis que cela est arrivé toutes mes nuits sont troublées. Le silence de mon amie me réveille, sa douleur aveugle mes autres pensées et je ne puis éteindre ma peine. Parfois je crois lui parler comme nous faisions quand je la visitais. Nous reprenons nos longues discussions au cours desquelles je voyais le soleil de l’esprit briller dans ses yeux, et parfois remarquais son sourire patient face à la pauvreté de mes raisonnements. Des ombres nous surprennent. Des mains souillées saisissent les textes, les déchirent, les jettent à terre. Des êtres grossiers et ignorants livrent à leurs torches des trésors de sagesse, des livres saints et d’autres que j’ai vus mais dont l’écriture m’est inconnue. Et, sans que je puisse rien faire, à nouveau elle meurt. Petite femme, elle est plus grande qu’eux. Jamais elle ne les regarde, seulement le sable qui s’épuise, le flux des grains qui se précipitent par l’étranglement alors que les flammes grandissent. Sans un cri elle va jusqu’à l’étouffement, jusqu’à la morsure de la douleur, jusqu’à la chute, jusqu’à l’immobilité. Sur le sol, prosternée dans sa mort, elle les ignore encore. Combien de chrétiens sont capables d’un tel passage dans l’au-delà ? Au soir de ce jour horrible, pour les vêpres, l’église était vide. Le lendemain je n’ai eu que mes seules filles à la lecture. Tous m’évitaient, aucun ne me répondait. Enfin, parlant en leur nom, le vieux Pélot est venu me dire que plus personne ne m’écouterait tant que ma femme et mes enfants resteraient sous mon toit. Je n’ai pas voulu croire qu’ils manqueraient la messe le dimanche suivant. Je me trompais. Comment convaincre des gens sans lettres ni raison et qui se bouchent les oreilles ?Sans doute suis-je en partie responsable de ce qui est arrivé. Je connais mes faiblesses et mes fautes. Cependant qui pourra comprendre pourquoi des chrétiens ont pu commettre un tel acte digne des Barbares. Mais il est vrai qu’ils l’ont commis. Comme il est vrai que leurs oreilles ne se sont pas fermées aux paroles de haine, à cette folie que leur ont mise en tête des gens remplis de fiel, des hommes qui devraient savoir que la voie du salut passe par l’exemple, la persuasion, l’amour, non par la violence, la destruction et le crime. Ces hommes, contre la tradition de la sainte Église, ont su rappeler l’antique loi de Moïse sur les images, mais ont oublié cette autre loi du même Moïse qui dit d’aimer son prochain et de ne pas lui faire de mal. Ces hommes-là sont une peste. Je les ai réchauffés, nourris des produits de mon jardin, ils ont dormi sous mon toit. Même les chiens ne mordent pas la main qui prend soin d’eux. C’est certain, le temps de l’obscurité est venu, celui du chagrin, de l’affliction, de la détresse. Les puissances du mal n’ont jamais été aussi fortes, signe que ce vieux et misérable monde va sur sa fin. Déjà plus rien ni personne ne me semble comme avant. Sans mon fils, mes filles et ma Guimette, je ne vois plus où la vie me porte. Je crains que mon cœur se dessèche. Pourtant je sais que je dois rester là où j’ai désiré être et où Dieu m’a maintenu jusqu’à présent. Je sais aussi que je dois refaire les images détruites pour te les envoyer. Cela sera plus facile que de redonner vie à une innocente victime. Nous reverrons notre accord pour que je puisse participer aux besoins des miens remis désormais à ta sollicitude. Il me faut écrire à notre évêque. Là-dessus mon ami éclaire-moi, par lettre si tu ne peux venir me voir et parler à mes paroissiens. Prie pour que j’obtienne les remèdes nécessaires à mon âme. Cher Clément, que la grâce du Seigneur reste avec toi, qu’il t’accorde encore longtemps la santé du corps, la force de l’esprit, et qu’il bénisse aussi les frères et les serfs dont tu as la direction.
 
Étienne
© Michel Gozard
 
 

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