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Vous trouverez ici un récit, "L'oeuvre", et une petite remarque sur un livre de Michel Onfray. Et un autre récit tout à fait inprobable, qui fait suite au premier et qui parle d'un avenir lointain qui ne verra jamais le jour : La Tour.


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Armin Volkmar Wernsing

L'OEUVRE

pour Denis Émorine

 

Je suis sorti de la ville, laissant derrière moi la grisaille des grands ensembles de la banlieue, blocs longs et blafards, aux fenêtres vides, aux portes murées, aux tags illisibles maintenant. Je ne voyais plus les immeubles qui tombent doucement en ruine, le béton qui redevient sable, je n’entendais plus le vacarme de leurs anciens habitants, évaporé, dispersé comme eux, dans les airs, au lointain. Ma voiture s’est engagée sur une route étroite, entre les piliers de la forêt, sinuant doucement dans son cours vers le fond de la vallée. Puis une vaste pente couverte de champs de blé et de maïs, entrée au village par la rue des Saigneurs, entre deux maisons grises ; la placette s’ouvre, arrêt d’autobus, superette, café, monument aux morts, chêne centenaire à côté d’un pavillon de musique qui ne sert plus. C’est calme ici, pavillonnaire.

Devant l’épicerie, je croise un homme de petite taille, cossu, cheveux blancs et gestes vifs. Il a l’air gentil et dangereux, je n’ose pas lui poser ma question. D’habitude, je ne suis pas timide. Mais il a certainement vu l’inscription sur ma voiture. Il porte « Le Monde » sous le bras, il n’aura pas envie de parler avec moi.

Les murs du café sont couverts de miroirs, il n’y a plus de cigarettes, Monsieur, je regrette. Je prends donc un petit café et le journal du coin, ça m’intéresse toujours. Le présidente a ouvert la foire aux livres, Porte de Versailles, et s’est félicitée de la renaissance d’une littérature saine et vigoureuse : elle fera entendre la voix de la France partout dans le monde. Je survole l’article sans vraiment le lire. A l’intérieur, les faits divers de la région : des accidents sans conséquences, un vol de bétail, une dispute entre voisins, vite réglée. Le prix de l’engrais a augmenté. Annonces classées. Dernière page, les photos du bal champêtre au Bois de Boulogne, dames en robe, jeunes officiers de Saint-Cyr, quelques banquiers et ministres, on les voit souvent.

Je pose le journal sur la table, prends la dernière gorgée et demande le chemin. La patronne, qui enlève la tasse et frotte la table avec la serviette, fait semblant de ne pas savoir :

‒ La maison jaune ? Quelle maison jaune ?

Je sais qu’elle ment, tout le monde au village doit connaître la maison jaune. Bien sûr, c’est une institution récente de la République, encore peu connue du grand public. Certains pensent même que c’est un secret. C’est pourquoi je suis ici. Le ministre de l’Identité Nationale a jugé bon que des allusions transpirent. Il y a des rumeurs, il faut réagir. Des informations positives, pas la vérité qui bouscule, vous comprenez. Faites donc attention à ce que vous écrivez. Somme toute, au gouvernement on est fier de cette initiative originale et salutaire. On l’a mise là, la maison jaune, à la campagne où l’air est pur, où il n’y a pas trop de distractions, vous me suivez. L’œuvre doit se poursuivre en toute sérénité, la force tranquille comme aurait dit un de nos prédecesseurs, ah, ah. Mais il faut avoir une très longue haleine, si on veut convaincre la population entière, mon ami !

‒ Alors, la maison jaune ?

‒ Vous pouvez me croire, je n’ai jamais entendu parler de cette maison, dit la patronne. Demandez à monsieur le curé.

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Encore une qui ne croit pas au renouveau de la France. Je paie mon café et je traverse la place. L’église se cache derrière les bâtiments de la laiterie : un cimetière aux allées grinçantes sous mes pas, un clocher bas et un portail étroit ; le curé, un jeune homme vu de dos, près de l’autel, est en train de dépoussiérer un bougeoir d’une vétusté douteuse :

‒ Vous venez pour un baptême ?

Quand il se tourne vers moi qui suis resté muet, je vois un visage rond et inspiré. Peau luisante, les yeux brillent. A sa boutonnière, je découvre un petit ruban rouge, malgré son jeune âge, tiens. Ou c’est qu’il n’a pas d’âge, comme les religieuses. Il me toise, puis sourit :

‒ Ah, c’est vous, Monsieur le journaliste.

‒ Vous me connaissez ?

‒ L’évêque m’a averti de votre arrivée. Alors comme ça, vous écrirez sur la maison jaune ?

‒ C’est pour cela que je suis venu. Vous pouvez me dire où je la trouve ?

‒ Elle est un peu en dehors du village. Au fait, c’est un ancien élevage de poissons, construit sous Napoléon III, pour repeupler le fleuve, un établissement qui a dû fermer dans les années dix. La maison a été complètement retapée, naturellement. Donc ! Vous prenez la rue du Moulin, deux mille mètres dans la forêt, et vous y êtes. Si vous avez quelques minutes, je pourrai vous accompagner. Juste le temps de ranger et de faire le propre. Pour moi, ce sera pratique, j’ai une petite commission à faire, là-bas.

‒ Il semble que ce n’est pas très loin. Pourquoi la patronne du café a-t-elle prétendu qu’elle ne connaissait pas la maison ?

‒ C’est une longue histoire. Au début, on nous a dit qu’il ne fallait pas trop en parler, secret militaire. Ce qui était une blague, bien sûr. Mais si près de la frontière, les gens étaient convaincus que c’était une station de radar ou de missiles ; avec le mur et les barbelés, ça pourrait en être une.

‒ Justement. Pourquoi a-t-on choisi cet emplacement ?

‒ Je ne sais pas. Peut-être que l’idée est venu d’Outre-Fleuve, ou que Madame Le Plouc, notre présidente, n’a pas voulu concentrer trop de nouveaux établissements dans sa patrie à l’ouest. Et ici, vous le savez bien, on n’a rien à craindre.

‒ C’est vrai. Le parti a toujours été fort dans la région.

Le curé n’aime pas cette phrase. Il change de sujet.

‒ Vous avez vu la petite statue près des fonts baptismaux ? « L’annonce faite à Marie », un bijou de l’art gothique. Je ne suis pas spécialiste de l’art, mais on m’a dit que la statue, si petite qu’elle est, a une grande valeur. Un don de l’État, vous imaginez !

Je ne l’avais pas remarquée, la statue, car je ne m’attendais pas à une œuvre d’art importante dans cette modeste église de village. En la regardant de près, je pense qu’elle ressemble plutôt à une oeuvre d’Arno Breker. Curieux où ils ont déniché ça. De toute façon, l’annonce a mis du temps : la Marie est visiblement enceinte et l’ange musclé qui porte des lunettes d’aviateur est sorti tout droit d’un livre de Blériot. Les lunettes lui donnent un regard hypnotisant. Je me contente de dire :

‒ Ils avaient déjà des lunettes au Moyen Age ?

‒ Certainement. Même des téléscopes. Ils ont vu loin !

Nous quittons l’église et le curé me suit. En marchant, je lui demande :

‒ Pourquoi avez-vous cru que je venais pour un baptême ?

‒ Oh, ça arrive si souvent dans notre paroisse. Vous connaissez le directeur de la maison jaune ?

‒ Non, pas personnellement. De nom, oui.

‒ Vous verrez, c’est un homme important. Et très charmant, malgré son âge. Au fait, n’est-ce pas un bonheur de trouver une occupation utile quand on est à la retraite, et surtout une occupation qui réponde à nos talents, à nos inclinaisons et qui demande toute la sagesse de l’âge ?

‒ Je suis sûr que le gouvernement a sélectionné un homme capable.

Le mot « sélectionner » amuse le curé, il sourit.

‒ Comme au dernier jugement, dit-il. Nous y allons en voiture, non ?

Tout à coup, il prend mon bras, et par surprise, je freine au milieu de la chaussée. Heureusement, il n’y a pas d’autres voitures.

‒ Regardez.

Des étincelles dans ses yeux ; il voit quelque chose que je n’aperçois pas. Ce n’est qu’une forêt domaniale, mal entretenue, sans chemin, l’eau glougloute partout. Des troncs d’arbres par terre, à moitié moisis, couverts d’autres troncs en décomposition, de branches, de mousse. Ah si : un peu plus loin, au milieu d’une flaque d’eau glauque, pousse une fleur géante de couleur bleue tirant sur le lilas, et je peux sentir jusqu’ici, les fenêtres fermées, son odeur dégoûtante.

‒ Vous la voyez, la merveille ? La mort engendre la vie ... Et plus calme, d’un ton docte : Ici, la nature revient vers elle-même. On a rétabli la forêt, maintenant elle est vierge comme Dieu l’a créée.

Mon curé est un écolo, son enthousiasme s’explique. Et un fana de la procréation. Je ne dis rien et remets la voiture en marche. Deux minutes après, nous arrivons devant un mur jaunâtre interrompu par un portail en tôle grise. Je vois tout de suite les caméras de surveillance. Il faut actionner la sonnette. Oui ? Je décline mon identité. Passez. La porte s’ouvre automatiquement et se ferme derrière la voiture. C’est un vaste terrain : pelouses, buissons fleuris, plate-bande de roses fanées, divers bâtiments en briques rousses répartis dans le parc.

‒ La maison jaune est une maison rouge.

‒ Oui, ce n’est que l’enceinte qui est jaune, répond le curé. Nous sommes arrivés, c’est là.

Sur le perron, un vieil homme avec un embonpoint sympathique nous attend. Autour de lui, toute une équipe d’hommes et de femmes en blouse blanche.

‒ Bienvenue, monsieur. Ah, je vois, monsieur le curé vous a accompagné. Bonjour. Charles, la demoiselle à qui vous voulez parler est au réfectoire ... Et vous, si vous voulez, je vous montrerai nos installations. Monsieur le ministre nous a dit de bonnes choses sur vous. Vous êtes, paraît-il, un collaborateur zélé. Et votre journal est un instrument précieux. Vous voulez peut-être nous suivre ? On fera les présentations plus tard.

Le curé me dit au revoir et disparaît. Me voilà entouré par une dizaine de personnes, on entre, s’engage dans des couloirs. On a dû nettoyer toute la journée, ça sent le désinfecté.

‒ Cette maison n’est que le bâtiment des bureaux et la réception ; cela vous intéressera moins, je suppose. Le complexe hôtelier est le deuxième immeuble, vous le voyez là, au fond du parc. Nous avons quarante-cinq chambres équipées de tout confort, insonorisation, bar intégré, salle de bains, bien sûr, lit large, mais pas trop, écran mural pour la projection de films suggestifs. Et un design sophistiqué, couleurs agréables, mobilier aux formes arrondies et douces au toucher, établi selon les recherches psychologiques les plus récentes. Je vous présente notre architecte d’intérieur, maître Vincent. Lors de la visite, il vous expliquera les principes appliqués.

Un petit monsieur maigre s’incline.

‒ Ce qui nous tient à cœur, c’est la pureté, la simplicité, dit-il.

Nous sortons du premier bâtiment, traversons le parc et entrons dans le complexe hôtelier. La première chambre qu’on m’ouvre, assez sombre, me semble plutôt banale, sauf que le lit qui trône au milieu est à baldaquin. Et il n’y a pas de téléphone, je le remarque tout de suite. Monsieur le directeur a suivi mon regard.

‒ Non, pas de communication vers l’extérieur pendant le séjour de nos hôtes. C’est exclu. Les clients n’en demandent même pas, je suppose qu’on leur propose assez de divertissements, n’est-ce pas.

En effet, sur le mur opposé, à la place du tableau habituel se trouvant dans toutes les chambres d’hôtel, un grand écran sur lequel se déroule, en film muet, un soft-porno, une damoiselle qui se fait caresser les seins par les mains d’un type sans visage. Une employée en blanc commente d’une voix affairée :

‒ La projection fonctionne à partir de midi et dure jusqu’au soir. En continu. Nous choisissons des images qui plaisent surtout aux femmes, pas de scènes choquantes, pas de violence, pas de perversités. Juste de quoi tourner les esprits vers l’œuvre. Nous voulons être un havre de paix. L’œuvre demande des pensées positives.

L’architecte maigre dit rien, mais il est visiblement content de son ouvrage.

Je pose une question pour pouvoir quitter des yeux l’écran sur lequel on voit en ce moment un visage féminin dans la béatitude de l’orgasme :

‒ Combien de gens recevez-vous ici chaque mois ?

‒ Ça dépend, dit le directeur. Les hommes, il y en a environ deux cents par mois, ils ne restent qu’une semaine. Ils ont été choisis en fonction de leur mérite et de leur santé attestée par le médecin de leur ville. Des Français de souche, naturellement. Et le séjour est une récompense. Les dames, volontaires ferventes elles aussi, vous comprenez, des êtres purs, restent plus longtemps, attendent le résultat, l’événement bienfaisant.

‒ Dans notre maison, il y a un suivi médical parfait, dit la femme en blanc aux quenottes resplendissantes de santé et d’optimisme croquant. Elle est certaine de faire le bien.

Docteur ou sage-femme ? Difficile à dire. Elle m’attire vers la fenêtre, ouvre les rideaux lourds, et me montre un autre bâtiment caché dans la verdure :

‒ Notre hôpital, équipé de tout ce qui est nécessaire, examen, salle d’accouchage, station bébé. Il y a même un service psychologique, en cas de besoin.

‒ Il est relativement rare d’avoir recours à ce service, dit le directeur. Mais de temps en temps, il faut encourager les femmes, car le succès n’est pas toujours immédiat. Je peux vous assurer néanmoins que toutes les femmes quittent notre maison pleinement contentes ... Elles savent qu’elles n’ont pas seulement obéi à leur vocation la plus intime, innée, enracinée mais aussi à l’appel de la France. Et elles savent que le pays s’occupera d’elles plus tard, qu’elles n’auront aucun souci. Moi, ancien banquier de renommée, excusez-moi, je suis seulement responsable du budget, mais évidemment, les clients contents, ça m’intéresse au plus haut degré. Parmi les centaines de femmes que nous avons déjà rendues heureuses, il il y en a beaucoup qui sont revenues pour un deuxième, un troisième séjour.

C’est vrai, je me souviens maintenant et je comprends les ambitions tardives de cet  octogénaire. Il avait été directeur d’une grande banque, Saxeman et Frères, je crois. Et avait eu des difficultés. Trop d’histoires de femmes, ce qui avait causé sa perte. Et eu des conséquences politiques. Nous n’aurions jamais vu la nouvelle République sans lui qui s’est converti. La présidente a dû penser à cet homme expérimenté pour un tel poste de haute importance. C’est beau, la reconnaissance.

Nous quittons l’hôtel et entrons au réfectoire. Même ambiance soyeuse. C’est ici que je rencontre mon curé qui se lève en disant à une jeune femme blonde au ventre arrondi :

‒ Vous verrez que tout se passera bien. Ici, vous n’avez rien à craindre.

Il lui donne la bénédiction et se tournant vers moi, il ajoute :

‒ On lui a fait une insémination artificielle parce que, avec les hommes qu’on a eus à l’époque, ça n’a pas marché. Eh oui ! Parfois, il faut secourir la nature. Et maintenant, elle attend des quintuplés. Des petits Français français quoi ! La France va s’éclater !

Et il rayonne.



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PERLE

Melchior Grimm


Le souci de Mme Le Plouc et des militants de son parti aurait pu être celui du roi de France : au siècle des Lumières, beaucoup d'étrangers se promenaient dans les rues de Paris, notamment des Allemands et des descendants d'Allemands. Et  ils n'étaient pas venus en touristes, mais participaient activement à la destruction de l'idéologie ambiante de l'Ancien Régime. Signalons parmi ces éléments indésirables voire dangereux l'exemple du baron d'Holbach, né à Edesheim, près de Landau, impie notoire et ami des Encyclopédistes. Ou encore Claude Adrien Helvétius dont la famille avait également des racines au Palatinat. Dans un livre de Michel Onfray, Les ultras des Lumières, Contre-histoire de la philosophie, tome 4, Paris: Grasset 2007, on croise un autre Allemand au salon d'Helvétius, à savoir : « Grimm, le père de Blanche-Neige, mais aussi le fondateur de la philologie allemande » (page 173). Pardon, Monsieur Onfray, ceci est un conte de fée, charmant, mais faux. Ni Jacob ni Wilhelm Grimm n'étaient des assidus du salon d'Helvétius. En réalité, il s'agit de Friedrich Melchior Baron von Grimm, né à Regensburg en 1723 et mort à Gotha (les fameux jardins de Gotha...) en 1807. Grimm, ami de Diderot, avait en effet fréquenté les salons des Lumières, car sa correspondance lue par Fréderic II et Goethe (entre autres) avait pour but de propager leurs idées en Allemagne. Un homme important, écrivain, diplomate, amant de Mme d'Épinay et donc brouillé avec Rousseau, mais pas un raconteur de contes de fée.

Hélas, l'exactitude n'est pas le point fort de cette contre-histoire de la philosophie.



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 La Tour

pour Denise


- J'avais entendu parler de vous, me dit le ministre du développement scientifique, et vos derniers articles confirment tout le bien qu'on répand sur vos talents. Excellent, mon cher, parfait ! Vous avez donc visité une de nos usines de petits Français, l'autre jour, et la représenter comme oeuvre de charité trouvant des familles d'accueil aux enfants abandonnés sous le porche des églises, cela a solutionné un petit problème de communication, en effet. Je vois que vous êtes un collaborateur précieux, mais prenez donc place, mon cher ...

Nous sommes dans le bureau central du ministère, rue du bac. Intérieur style Louis XVI amenagé. Le ministre est un homme affable, souriant, serein. En quelque sorte le contraire des ministres de l'Éducation Nationale d'antan qui ont dû être échangés tous les six mois pour cause d'incompétence ou d'ennuis avec la justice.

- Vous avez tout à fait raison, reprend le ministre en continuant mon idée que je n'avais pas exprimée. C'est un temps révolu ! Plus de lycéens qui manifestent dans la rue, plus de professeurs qui font la grève, plus de disputes interminables avec les syndicats des parents d'élèves. Le gouvernement sait ce qu'il veut, les enseignants-surveillants s'exécutent ou sont vite remplacés, les élèves et les étudiants font leur métier : apprendre leur leçon dispensée via Édunet. La recette d'une bonne gouvernance, quoi ! Pas de chahut ! La liberté, c'est accepter la nécessité. Par malheur, c'est un Allemand qui l'a dit, mais il a raison, non ? Il savait de quoi il parlait. Eh oui, j'ai moi-même appris à me plier à cette règle absolue, et j'ai tiré mon épingle du jeu.

Je me rappelle que le ministre a été professeur de philosophie. Comme ça, il doit avoir ses classiques sur le bout des doigts. Mais depuis que la science a prouvé une fois pour toutes que la philo ne sert à rien, qu'elle est même dangereuse, on l'a rayée des programmes et  lui était au chômage. Je suis fasciné par sa bouche munie de grosses dents luisantes d'un blanc impeccable. Je suis curieux de savoir pourquoi il demande le secours de mon journal ; finalement, toutes les questions scolaires sont résolues, il n'y a plus de dispute depuis qu'on a misé entièrement sur le progrès scientifique : programmes savamment calculés, visant les connaissances nécessaires à la survie de la nation, leçons uniformes diffusées dans tous les établissements en même temps, tests et classements automatiques instantanés, même en sport tout le monde fait les mêmes mouvements devant un écran, à la même heure, et contrôlés par l'ordinateur du ministère. Les Japonais ont commercialisé ça sous forme de jeu. La justice parfaite, infaillible. Il est vrai qu'un certain nombre d'élèves et d'étudiants s'avère récalcitrant, rebelle, inutilisable dans la vie active, mais il faut toujours tenir compte d'un pourcentage infîme de perte. La police est là pour s'occuper de ce reste, de la jeunesse perdue. Les écoles et les universités s'occupent uniquement de l'organisation des cours. Tout est en règle. Alors de quoi le ministre veut-il parler avec moi ?

- Eh bien, j'ai le plaisir de vous faire part d'un grand projet encore secret quoique plus à l'état d'ébauche et le devoir de vous demander un petit service. Vous savez sans doute que la France nouvelle, réveillée, rajeunie et plus forte que jamais n'est pas seule au monde pour autant. Dans un monde mondialisé, il faut tenir compte des développements les plus récents, des progrès que font nos partenaires en Europe ou ailleurs. Cependant, la France n'a rien à envier à nos voisins, nous n'avons qu'à puiser dans nos bonnes traditions. Les concrétiser, les adapter aux réalités d'un monde concurrenciel, voilà notre tâche. Évidemment, nous travaillons à titre expérimental., mais le président  de l'internat, Monsieur Anvin, m'a assuré que nous sommes en train de faire des progrès sensibles. Bref, je voudrais vous envoyer au site de notre nouveau pôle d'excellence au sud de Paris et de nous faire un article comme vous avez la main de l'écrire. Vous êtes d'accord, je suppose ?

Je me rappelle L'art de ramper d'Holbach et je m'incline. Je n'ai pas mauvaise conscience : tout le monde agit de la sorte, et quand on  n'est pas bête, on fait semblant de l'être. Finalement, ça rend nerveux votre chef quand il ne rencontre aucune résistance. Au moins, je l'espère.

- Très bien, cher ami, voici le GPS qui vous guidera et votre laissez-passer. En ce moment, la zone est à accès strictement réglémenté, vous comprenez. Bonne excursion.

Après Rungis, on a barré la route et je dois montrer mon laissez-passer. Je traverse les villages de la vallée, réservés à la partie aisée de la population et je vois se dresser, à l'horizon, la tour dont on m'a déjà parlé de bouche à oreille. Personne ne l'a vue jusqu'alors. Impressionnant. Je l'estime à 400 mètres de hauteur, pas si haut que les tours en Asie, mais quand même un beau symbole d'une France qui se surpasse elle-même. J'entends la voix sympathique de mon GPS :

- Vous êtes en face du pôle d'excellence en construction. Descendez la côte en continuant tout droit pendant dix kilomètres. Le bouton B vous permettra d'avoir des informations supplémentaires.

Ce GPS est muni de la réalité augmentée, je vois. J'appuie sur le bouton indiqué.

- Vous êtes actuellement à 9,8 kilomètres de votre destination. Le restaurant « Les espoirs » devant lequel vous passez en ce moment, ouvrira à midi, plat du jour : entrecôte basquaise à trente-deux euros, boisson non comprise. Réservation conseillée au numéro ...

Nouveau clic sur le bouton B. J'arrête la voix, mais en vain ; deux minutes plus tard, je l'entends de nouveau :

- Vous avez faim, monsieur le journaliste. Vous pouvez également acheter un petit snack au rond point suivant, bistrot « Les tourtereaux », spécialité friture vitaminée à 18 euros ...

Je cherche le bouton pour faire taire la machine, et la voix automatique me somme :

- Regardez devant vous, monsieur. Cette route est très fréquentée, ne la quittez pas des yeux et ne dépassez pas les cinquante kilomètres par heure. A trois cents mètres, passage de piétons, respectez la priorité.

A mesure que j'approche, la tour grandit. C'est une construction svelte en béton, genre éolienne en plus cossu, sans ailes, un doigt élancé qui jette son ombre exactement sur ma route. Je gare la voiture sur l'immense parking devant l'entrée ; la place ressemble à un parking d'hypermarché, en moins occupé. Je suis attendu par une jeune femme comme on en rencontre beaucoup dans des bureaux parisiens ; tailleur, coiffure stricte, visage maquillé du sourire professionnel, yeux gris-bleus, le genre qui ne dit jamais 'je' : « Deluret, déléguée de communication, Monsieur. On vous montrera le campus tout de suite, si vous voulez bien. Si vous voulez quelques brochures d'information, servez-vous. Nous les avons préparées pour l'année prochaine. »

Je feuillette. Ah, une préface du ministre :

« Après les résultats médiocres obtenus aux études internationales, la France a rigoureusement modernisé son enseignement primaire, secondaire et supérieur. » Ça, je le savais depuis longtemps. « Aujourd'hui, les jeunes Français profitent d'un enseignement qui correspond aux normes établies par l'Organisation de l'Économie Mondiale, un enseignement gratuit, obligatoire et axé sur la pratique, qui les rend aptes à se préparer à la vie active. Néanmoins ... » Il y a un néanmoins, tiens. « Néanmoins, nos experts ont constaté que l'élimination de tout élément superflu du cursus, notamment des matières sans apport réel pour la vie professionnelle, comporte aussi de petits inconvénients, certes pas pour la majorité de la population, qui ... » La phrase devient de plus en plus longue, j'abandonne. Mon guide remarque que j'ai arrêté de lire.

- Nous avons observé le modèle anglais, très attentivement même. Au-delà de la Manche, ils ont dû comprendre qu'on ne peut pas se passer d'une minorité capable d'inventer du nouveau. Le monde change, il faut s'adapter aux réalités nouvelles. Il est nécessaire de trouver des solutions pour les problèmes de demain. Le gros de la population n'est pas concerné, il suffit que les gens sachent faire leur devoir, leur travail routinier. L'enseignement moderne les y prépare de façon excellente, morale incluse. Mais on a toujours besoin d'un petit nombre de personnes capables de réfléchir 'large', de mettre en cause les données, de douter. Vous voyez la tour qui domine le campus ? C'est le symbole de ce que nous faisons ici. Quand on monte, on a la vue large, on regarde le lointain. Si vous n'avez pas peur de la hauteur, on y montera tout à l'heure, avec monsieur le Président, et vous verrez : là-haut, on oublie les contraintes habituelles, les petitesses insurmontables, l'utilité blanche qui occulte le monde du possible.

Je suis impressionné.

- Ainsi, vous faites donc ici des choses parfaitement inutiles ?

- Oui, culture générale, la littérature, la philosophie, les arts, la musique, la cosmologie, accompagnés tout de même de certaines techniques qui permettent à nos étudiants de se présenter, de s'imposer. En ce qui concerne la littérature ... Nous sommes fiers de notre bibliothèque universelle que vous voyez ici.

Et elle m'ouvre une toute petite salle où il n'y a qu'une armoire avec un ordinateur.

- C'est ça, la bibliothèque ?

- Ultramoderne, monsieur. Nous n'avons plus de livres sur papier, bien sûr. Nous sommes entièrement numérisés. Tout étudiant a accès, partout sur le campus, à n'importe quel livre  du monde qu'il souhaite consulter avec son portable. En toute liberté. Et c'est d'autant plus pratique, parce que, grâce à cette technique, nous contrôlons exactement ce qu'il a lu, à quel moment, pendant combien de temps, avec quelle vitesse, ce qu'il a copié. Et pour les professeurs, c'est pareil. La liberté n'a pas de limites, mais elle est sous observation automatique. Vous seriez étonné de l'exactitude du portrait que nous avons de chaque membre de la communauté universitaire. Cela nous permet d'orienter les études, de conseiller les enseignants et de maintenir le niveau. Je crois que le ministre vous a parlé de notre rating ?

- Non, il n'a rien dit.

- L'année dernière, nous avons dépassé Cambridge et même Shanghaï, et cela en cinquième année d'existence.

Je note que cette Grande École existe depuis cinq ans. Pourquoi n'a-t-on rien entendu d'elle ? La dame, de toute évidence, sait lire les pensées :

- Nous ne sommes pas une organisation publique, Monsieur. Pas comme les Grandes Écoles d'autrefois. Encore une chose que nous avons apprise des Anglais. Nous choisissons nos étudiants dans les meilleures familles, et d'ailleurs, le forfait à payer pour nos cours dépasserait largement les possibilités du commun des gens. A propos forfait : n'en parlez pas dans votre article ; il suffit de faire savoir que nous existons comme pôle d'excellence. Puisque nous sommes maintenant reconnus par les agences internationales de rating des universités, nous pouvons faire connaître notre place au palmarès.

En ce moment, le président Anvin fait irruption.

- Ah ! Bienvenu, Monsieur le journaliste. Venez, pendant l'ascension à la plate-forme de la tour, je vous raconterai le reste.

C'est un petit homme maigre, sec, nerveux, de mouvements rapides. Il commence tout de suite :

- Ma déléguée de communication vous a certainement parlé de nos frais d'études. C'est son cheval de bataille. N'en croyez rien, à partir de l'année prochaine, nous aurons aussi des bourses pour cinq pour-cent de nos étudiants. Suivez-moi, vous allez voir nos jeunes gens ...

En effet, en traversant la place, je vois des groupes d'étudiants, rassemblés autour de messieurs et dames plus âgés. Certains nous regardent passer.

- Comment ? Vous n'avez pas d'amphis, de salles de cours ?

- Si, si, mais nous avons constaté que les groupes en mouvement marchent mieux, si je peux m'exprimer ainsi.

Il ricane et ajoute :

- Le vieux système de Platon, quoi ! Les médecins vont vous expliquer pourquoi.

- Jai vu que vos étudiants sont en costume-cravate, les jeunes filles en tailleur. C'est un uniforme ?

- Que pensez-vous, Monsieur ! Mais non. Notre clientèle, c'est la jeunesse rangée qui sait se tenir, maintenir son rang et prendre ses responsabilités.  Nous n'imposons rien, tout se fait par compréhension, consensus. Entrez dans l'ascenseur, ça prendra trois minutes. Comme je disais, nous enseignons la liberté, mais non l'anarchie. Nous sommes arrivés, voici la plate-forme qui vous permet de voir le campus entier et la campagne jusqu'à Chartres. Ils sont tout petits, nos étudiants là-bas, n'est-ce pas ?

C'est vrai. Je me penche sur la balustrade et vois des groupes de points noirs sur la place. Curieusement, d'autres points noirs, toujours plus, sortent des bâtiments autour, rejoignent les groupes déjà rassemblés. Réunion plénière ? Mais non, ils sont trop agités, semblent se disputer.

- Qu'est-ce qu'ils foutent ? dit le président.

Là-bas, la tension monte visiblement. Quelques points noirs sortent du restaurant universitaire avec des objets dans la main, des chaises probablement. Ils les jettent contre les vitres, on entend faiblement du verre qui se brise. Je remarque de la fumée qui sort d'une porte. Sur la route d'accès, celle que j'ai prise tout à l'heure, je vois s'approcher les voitures de la police, une ambulance et les pompiers.

- Mais qu'est-ce qui leur prend ? Il crie, tout rouge, tout pâle.

Les événements s'accélèrent, le portable du président sonne.

- Que dites-vous ? Nous avons perdu dix points au ranking ? C'est une blague ? Non ?

Le président est hors de lui, désespéré. Il laisse tomber le téléphone qui s'écrase avec un son de protestation. Ouin ! J'empêche le petit monsieur de se jeter dans le vide. Pas de la tarte, il est agile. Et c'est ma première bonne action de la journée !



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