Il y a quelques semaines seulement qu'on se disputait en France sur les bienfaits de la colonisation ; on voulait imposer aux maisons d'édition qui publient des manuels scolaires, de ne dire que du bien de cette page de l'histoire française. Le roman de Didier Daeninckx raconte une histoire bien moins glorieuse: En 1931, lors de la dernière exposition coloniale, on exposait des habitants de la Nouvelle-Calédonie dans une sorte de «zoo humain»; une partie du groupe fut même vendue à un cirque allemand. On peut supposer que c'est à ce moment-là que le mot "Kanacken" (injure qui désigne un étranger dans la langue des skinheads) est entré dans la langue allemande.
Rappelons tout de même que l'Allemagne a échappé de justesse à un tel problème: elle a perdu ses colonies en 1918.
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Xenja Bossowa

Une page de «Cannibale» (Didier Daeninckx)

Dans l'extrait du roman «Cannibale», écrit par Didier Daeninckx, il s'agit de la préparation et des premiers jours de la dernière Exposition coloniale à Paris en 1931, exposition où les indigènes de la Nouvelle-Calédonie ont dû se présenter comme des bêtes.
Le texte commence par un discours de l'adjoint du gouverneur qui promet aux indigènes de la Nouvelle-Calédonie - aux Canaques - de trouver la chance de leur vie à Paris. Il leur explique leurs fonctions à l'exposition: représenter leur culture de l'Océanie en chantant, dansant et montrant que la la vie sauvage a été améliorée par la colonisation.
Mais à Paris la vie quotidienne, décrite par un des Canaques, s'avère être insupportable pour les indigènes: ils doivent vivre dans de mauvaises conditions et se présenter de façon ridicule devant les Français, par exemple en se baignant dans un bassin d'eau froide et en criant comme des animaux. A la fin, le haut-commissaire de l'Exposition coloniale prend la décision d'envoyer une trentaine de Canaques en Allemagne - en échange contre des crocodiles d'un cirque qui lui offre ces bêtes comme remplacement des crocodiles morts à Paris.
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L'extrait du roman «Cannibale» commence par le discours de l'adjoint du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, une colonie française du début du 20e siècle.
Malgré qu'il s'adresse aux indigènes en les appelant «mes amis» et en rendant hommage à leurs pères, les Canaques se méfient - à juste titre: le discours du Français qui semble si gentil, cache une attitude clairement raciste.
En disant que le voyage en Europe, donc le chemin vers la civilisation, est «la chance de [leur] vie», l'adjoint exprime son opinion de façon subtile: il pense que la civilisation européenne est la seule culture possible. Il croit donc que, sans ce voyage-là, les Canaques ne pourront jamais être suffisamment heureux de leur vie. Selon lui, la «civilisation» est opposée à la vie sauvage et sous-développée des indigènes de la Nouvelle-Calédonie. De toute apparence, il se croit supérieur à ses auditeurs ce qui se voit à son expression de «coeurs farouches» qu'auraient les hommes dans ces pays. Évidemment, en utilisant ces mots, l'adjoint blesse les sentiments et la dignité culturelle et personnelle des Canaques, car il tire un parallèle entre le développement économique et le développement mental humain. Son opinion est que rien d'autre que la colonisation n'a contribué à la «douceur humaine». La conclusion, d'après l'adjoint, est que, sans colonisation, les Canaques seraient des êtres inhumains.
Bref, le discours de l'adjoint paraît comme un appel gentil aux gens de la Nouvelle-Calédonie, mais en réalité, il n'est qu'un amoncellement d'opinions racistes et xénophobes d'un Français qui se croit supérieur au niveau social et intellectuel.
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Le reste du texte, tiré du roman de Didier Daeninckx, contient beaucoup de détails qui montrent l'attitude des Européens envers les indigènes des colonies françaises:
Premièrement, le paragraphe de la ligne 12 à la ligne 24 nous donne la possibilité de voir les événements de la perspective des Canaques. Ils se sentent traités comme des «animaux sauvages», par exemple quand ils sont dressés ou obligés de pousser «des cris de bêtes». La perception de leur culture est totalement fausse ce que la narration d'un des Canaques révèle. Au fait, ils ne sont pas habitués à un travail si dur comme à l'Exposition coloniale. Le fait que le narrateur est indigné parce que les femmes sont obligées de montrer leur poitrine, nous révèle que cette exposition ne montre pas les vrais coutumes des Canaques, mais les visions stéréotypées des Européens. Il y a d'autres exemples du traitement inadéquat qui révèle l'image disproportionnée des Européens: une affiche qui annonce des «Hommes anthropophages» doit protéger les spectateurs français des prétendus cannibales. Pour cette raison il y a aussi un espace fermé afin que les Canaques n'attaquent pas les visiteurs - ce qu'ils ne feront certainement pas.
Mais les Européens croient que les Canaques ne sont que des bêtes sauvages; cela se voit aussi au fait que le haut-commissaire de l'exposition les donne au cirque allemand en échange contre les crocodiles (qui sont de vrais animaux). Il trouve donc qu'il s'agit là de deux sortes d'êtres tout à fait équivalents. Ainsi, les Canaques sont dégradés au statut d'une attraction.
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En s'apercevant de tous ces détails, le lecteur se demande donc: pourquoi y a-t-il une telle image si fausse de la culture ancestrale des colonies? Commençons par la date de ce «fait divers réel»:  l'exposition a eu lieu en 1931.  Cela veut dire que les Européens n'avaient pas d'autres informations sur la colonie que les récits des dirigeants, informations certainement manipulées. On n'avait pas les médias d'aujourd'hui: maintenant dans un monde global et développé presque tous les Européens peuvent se faire une image eux-mêmes grâce à la télévision ou à la radio. Bien au contraire, les gens de 1931 dépendaient d'idées préconçues.
Ce qui est important de constater, c'est que les Européens ne se croyaient pas du tout racistes ou xénophobes. Pour eux, le discours de l'adjoint du gouverneur n'était  pas hostile. Encore une fois, j'argumente en tenant compte de l'époque où l'exposition s'est déroulée. Les gens avaient un horizon limité et restreint sur leur histoire et culture. Pour eux, la seule possibilité de vivre heureux était la civilisation occidentale.
Le siècle des Lumières leur avait offert toutes les libertés, donc ils voulaient maintenant, au siècle de l'impérialisme, donner aux autres pays - «sous-développés» - les mêmes possibilités. L'imposition de leur système politique devait leur offrir cette «douceur humaine», une meilleure vie. Au fait, les Européens ont échoué avec cette attitude, avec ce programme qui leur semblait si bienfaisant.
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Évidemment, l'auteur du roman, Didier Daeninckx, est contre une exposition coloniale comme celle-ci, décrite dans l'extrait. Il nous montre son opinion à travers des moyens littéraires différents:
Tout d'abord, il commence par un discours qui est apparemment prometteur en ce qui concerne les Canaques et leur condition de vie: en leur promettant la chance de leur vie. Par contre, le paragraphe suivant, qui est la narration d'un Canaque, nous montre que le discours de l'adjoint n'est pas suivi d'effets, mais que la vie des indigènes de la Nouvelle-Calédonie s'est détériorée à Paris.
Cette structure du texte contraste la civilisation prétendue avec la réalité. Le monde occidental qui devait «gagner les coeurs farouches» s'avère être même pire pour les Canaques que leur vie dite «sauvage».
En second lieu, c'est justement le récit du Canaque qui révèle l'attitude anti-raciste de l'auteur: en donnant la parole aux gens concernés, l'auteur nous offre la possibilité de comprendre comment ils se sentaient. Le récit du Canaque est touchant et suscite notre pitié. Le lecteur est choqué de l'inhumanité dont les Européens faisaient preuve face aux Canaques.
La dernière partie du texte est encore un moyen par lequel Didier Daeninckx exprime son opinion: le dialogue entre Albert Pontevigne et Grimaut fonctionne comme de la pure ironie. Après le récit émouvant du Canaque, l'attitude raciste du haut-commissaire nous paraît encore plus cruelle et condamnable. Sa façon de parler des indigènes comme des animaux nous semble d'autant plus fausse qu'elle lui semble naturelle.
Pour conclure, je dirais que l'auteur utilise deux moyens principaux afin de nous montrer son opinion contre cette exposition: d'un côté, c'est la structure contrastive du texte, de l'autre, c'est le changement des perspectives qui offre au lecteur un horizon plus vaste que celui des Européens de 1931.
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Xenja BossowaJe suis assez choquée en tenant compte du fait que l'Exposition coloniale était réelle.
Elle me fait penser à une citation dans un reportage sur un sujet différent, mais aussi important, l'entassement des immigrés dans les grands ensembles: «Une aberration humaine». De notre point de vue, ce «zoo humain» est incroyable et incompréhensible. Nous avons une vue plus distancée; c'est pourquoi nous pouvons réfléchir avec critique sur une telle «aberration».
L'histoire nous a appris à quoi mènent les idéologie racistes : à l'anti-sémitisme des nazis en Allemagne qui a abouti au massacre de millions de Juifs innocents.
Néanmoins, le monde actuel révèle bien d'autres exemples de mauvais traitement d'une culture étrangère: le président des États-Unis se croit dans une position supérieure car il vit dans un État démocratique. C'est pourquoi il est convaincu qu'il faut imposer ce système politique aux pays «sous-développés». Il ne s'aperçoit pas que cette imposition ne réussira jamais si l'on ne tente pas de comprendre l'autre culture. Le dialogue avec l'intention de la compréhension est la seule possibilité d'établir un cosmopolitisme que nous souhaitons tant.
Un modèle simple nous est présenté, par exemple, dans le roman de Michel Tournier, «Vendredi ou la vie sauvage». Ce récit nous montre un développement de la relation entre l'Européen Robinson et l'indigène «sauvage», Vendredi. D'abord, Robinson veut imposer la civilisation occidentale à son esclave soumis. Puis, les deux découvrent la possibilité d'un jeu social: en jouant, ils peuvent changer de rôle et ainsi, ils apprennent l'un de l'autre. C'est seulement en se mettant dans la peau de l'autre qu'on réussit à le comprendre. En conséquence, les deux deviennent des partenaires égaux qui profitent mutuellement. L'intention de Tournier était de nous faire réfléchir sur notre propre culture et de renoncer à l'arrogance occidentale qui nous fait croire automatiquement que notre civilisation est la meilleure du monde. Cela peut être un premier pas envers un dialogue avec une culture différente, comme par exemple, dans le cas actuel des caricatures de Mohammed. Avant de fustiger les réactions des Musulmans, il faudrait se mettre à leur place et tenter de s'imaginer leur situation dans leur contexte historique et social.
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Néanmoins, si l'on est tolérant envers une autre culture, pourquoi ne pas réclamer ce même respect du côté opposé et revendiquer sa compréhension de nos valeurs?

Didier Daeninckx
Didier Daeninckx est né à Saint-Denis le 27 avril 1949. Il est l'auteur de nombreux livres, de policiers notamment. Son roman « Cannibale » (1998) a une suite: dans « Le retour d'Ataï » (2001), le romancier raconte comment les Canaques se mettent à la recherche du crâne d'un de leurs ancêtres, enlevé de leur île au 19e siècle, crâne qui était devenu un objet d'art. Daeninckx, est défenseur des droits de l'homme, du respect mutuel des cultures et narrateur très estimé.
Didier Daeninckx écrit:

Bonjour


Merci pour cette lettre et d'avoir ouvert le chemin.
C'est toujours émouvant de constater que l'écriture suscite de ces
prolongements.
Toute entreprise n'est pas forcément inutile !
Félicitations à votre élève, pour le regard, et la passerelle lancée
vers le présent.
Cordialement

DD



Tricolore
Ce texte est tiré de TRICOLORE 2006.
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