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Chose importante

Le soir, il avait lu «Le nez» de Gogol, et il avait très mal dormi. Il s'était réveillé plusieurs fois et avait vérifié: son nez était toujours là. Une heure plus tard, ça avait recommencé: oui, son nez était toujours au milieu du visage. Soulagement, quelques minutes d'assoupissement. Le matin, à la sonnerie de la montre, réveil paniqué: son nez était toujours à sa place. En se grattant par hasard un peu plus bas, il constata qu'une autre partie de son corps avait pris le large. Dans l'entre-jambes, il n'y avait plus rien que de la peau lisse. Il n'avait pas mal, ce n'était même pas désagréable au toucher, mais ahurissant tout de même, parce qu'il avait un besoin urgent de se soulager et n'avait aucune idée comment il le ferait. A sa surprise, il y réussit quand même en adoptant une position à laquelle il n'était pas habitué. Faut se plier aux circonstances, telle avait toujours été sa devise.

Finalement, ça n'avait pas d'importance. Dans son métier à la banque, il n'avait pas besoin de la chose. Il n'avait qu'à entrer les chiffres qu'on lui livrait dans un logiciel de son ordinateur. Et les employées, depuis longtemps, ne lui demandaient plus aucun effort physique. Renoncement. Non, de ce côté-là, il ne craignait rien, il n'avait plus d'ambitions. Sa vie était bien réglée, bien paisible. Seulement que, quand il arriva au bureau, il remarqua un grand brouaha; des secrétaires traversant la grande salle de droite à gauche, de long en large, des chefs de bureau aux visages en sueur, du papier par terre, des ventilateurs tournant à toute allure, des fenêtres ouvertes au défi de l'interdiction formelle. Il ne tarda pas à savoir pourquoi. On avait un nouveau patron qui se présenterait à dix heures. Ah bon, et alors...

Dix heures. Quand la porte s'ouvrit et quand le patron s'enfonça dans la salle, il le reconnut tout de suite: c'était sa chose! En costume bleu et cravate froissée. Une petite personne, somme toute, visage écarlate, crâne blême, garni de poils follets, nez énorme, les yeux qui sortaient de l'orbite, un type ridicule et menaçant.

(à suivre) .



Denis Emorine
Le livre
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au_chevet_des_mots


Das Buch


Es war einer jener Tage, an denen der Himmel zurückweicht, um sich aufzuschwingen, an denen der Schrei der Vögel nur die Leere widerspiegelt, wo die Erde den Menschen aus ihren Mäandern verstößt und ihn zwingt, sich in seinem Haus einzuschließen. Allein im Garten, weigerte ich mich, an das Offensichtliche zu glauben. Die Stunden verrannen und zeigten missbilligend auf mich.
Dunkelheit überschwemmte meinen Kopf. Gehorsam beschloss ich, ins Haus zurück zu gehen. Das aufgeblühte Buch erwartete mich, an der richtigen Seite geöffnet. Sofort flüchtete ich mich in seine Arme.


Cette page est une sorte de rencontre fortuite d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table d'opération, comme dirait Lautréamont. Qu'est devenu le poème de Denis Émorine, expulsé, projeté, parachuté dans un livre allemand de 1781 ? Et qu'est devenu le vieux bouquin qui, en effet, s'était ouvert à la bonne page ? Ils auraient peut-être des choses à se dire, on ne sait jamais.

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