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QUEL GASPILLAGE



« Quel gaspillage, dit Randolphe Mardi, manager des Horaires Réunis, une entreprise des plus côtées en bourse et qui gère normalement le retard des trains. Quel gaspillage, ce management du temps ! Chaque printemps, on vole une heure à tout le monde, on avance les montres d'une heure partout en Europe. Pour faire digérer cette mesure insensée, on le fait clandestinement, pendant la nuit, quand les gens dorment, et on s'étonne qu'ils se réveillent le lendemain matin, avec une heure de sommeil en moins, mal réposés, de mauvais poil, il n'est pas surprenant que, pendant des semaines, ils travaillent mal, que l'efficacité soit en baisse. Une chose est sûre : la politique ne comprend rien à ce problème. (Grand applaudissement de droite.) Et d'ailleurs, ce n'est pas seulement un problème psychologique. C'est aussi une mesure qui concerne l'astronomie. Est-ce que les étoiles, les planètes font un saut pendant cette nuit fatale ? Non, ils poursuivent leur cours, tranquillement, comme si rien n'était. Natura non facit saltus. Ne serait-ce pas beaucoup plus naturel, beaucoup plus agréable, si on raccourcissait insensiblement chaque jour de quelques secondes ?  Au bout de 180 jours, on aurait économisé cette heure, ces 3.600 secondes, et personne ne remarquerait rien. »

Une grande clameur d'approbation s'éleva alors parmi les millions de frustrés et la volonté générale exigea qu'enfin on remette le management du temps dans les mains d'une entreprise privée, chose que les libéraux avaient demandé depuis longtemps, en vain, jusqu'alors. Quelques socialo-gauchistes protestèrent par principe, jusqu'à ce qu'on leur promît une sinécure au sein de l'hiérarchie de la future entreprise de gestion du temps excédent. Au soulagement général, cette idée simple, pratique, efficace, naturelle fut adoptée à l'unanimité.

Vint alors l'automne où tout le monde s'attendait à son cadeau de retour, cette fameuse heure qui allait être restituée, qui allait permettre de dormir une heure de plus. Certains idéalistes avaient mauvaise conscience : finalement, ils n'avaient pas senti leur temps s'évaporer, ils n'avaient rien fait pour mériter ce cadeau.

Mais nenni ! Les Horaires Réunis Généraux demandèrent à chacun et chacune d'acheter cette heure, à des prix avantageux, certes, à des prix raisonnables. Qu'est-ce qui est plus précieux que le temps ? Tout le monde en veut, c'est une marchandise très prisée, rare et par conséquent, il est difficile de surestimer le temps. «Personne n'est obligé d'acheter cette heure, déclara Randolphe Mardi, grand manager des Horaires Réunis Généraux, dont le revenu avait triplé en six mois, le marché est libre comme nous le sommes tout un chacun. »

C'est ainsi que depuis peu de temps on est bien obligé d'acheter le temps si on ne veut pas travailler une heure de plus. Pour le moment, les prix sont encore abordables, mais Randolphe Mardi, le Très Grand Manager des Horaires Réunis Généraux Mondiaux S.A., dont les revenus ont centuplé depuis une semaine, a déjà indiqué que, à son grand regret, les prix du temps ont la fâcheuse tendance de monter. C'est les Chinois, paraît-il, qui en raffolent et qui ont littéralement vidé le marché.

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LE GRAND REGISTRE


J'étais venu dans son bureau pour faire une recherche sur la fulgurante chute de la criminalité ambiante.

« Voyons, dit le PDG de la célèbre entreprise de communication, l'État idéal n'est pas celui qui punit le mal, c'est celui qui empêche qu'on le fasse. J'avoue que nous ne l'avons pas tout de suite comprise, cette idée géniale du ministre ; nous l'avons refusée, nous avons rouspété, protesté, menacé ... Je dirai plus, nous n'avons pensé qu'aux dépenses, aux millions que ça nous coûterait de stocker toutes ces données. Nous  étions confrontés à une tâche herculéenne, cela est vrai - garder en mémoire toutes les télécommunications : qui a lu telle page sur Internet, qui a appelé qui, à quelle heure, de quel endroit, qui a échangé des méls avec qui, à quel moment, avec quelle intention ? Mais maintenant, c'est chose faite ... »


Le grand chef s'interrompit un moment. Visiblement, il était satisfait d'avoir parachevé cette oeuvre gigantesque. Moi qui ne suis qu'un pauvre journaliste un peu retardé, un survivant des époques de jadis, je n'arrivais pas très bien à le suivre. Et pourtant, il fallait se l'avouer : l'idée du ministre avait quelque chose de grandiose, de final. Enregistrer sur Le Grand Registre toute communication, toute correspondance, toute commande de livre ou de médicament, et en plus toutes les méchancetés dont l'humanité est capable, enfin tout - cela visait à remplacer le jugement dernier qui, comme tout le monde le sait, repose sur le fidèle enregistrement des faits et des pensées de tout le monde.

« Mais pour traiter cette masse d'informations, il faut une police énorme, des millions de flics !

Mon objection fit sourire le grand homme.

- Mais non, mon bon monsieur, dit-il. L'État ne s'intéresse pas à nos données. A la rigueur, il nous demande de faire une recherche sur nos disques fixes, s'il y a soupçon. C'est même assez rare qu'une telle recherche soit demandée. Non, l'affaire est entièrement privatisée.

- Alors vous faites toutes ces dépenses pour rien ?

A un moment, j'ai cru déceler sur le visage du grand homme un minuscule trait de pitié.

- Vous n'allez pourtant pas croire que cette masse d'informations soit engrangée sur nos disques pour y gésir inutilement. Ce serait naïf. Puisque nous les avons, nous les traitons, les utilisons, ces informations ; c'est normal, non ?

- Mais qu'est-ce que vous en faites ?

- Oh là, là ! c'est bien confidentiel, n'est-ce pas ... Tout le monde a des choses à ne pas dire en public, ne serait-ce qu'un rendez-vous d'affaires à l'insu du patron ... Et nous les connaissons, ces petits secrets innocents, c'est bien ça dont on a peur. Vous n'imaginez pas quels bénéfices on peut tirer de ce savoir. Mais vous permettez que je me taise - secrets d'affaire, vous comprenez ? La seule chose qui doive vous intéresser, c'est l'essor de la moralité. Et le progrès est indéniable, non ? Enfin, nous avons nettoyé les écuries d'Augias, on a mis l'humanité au pas ! »

N'essayez pas d'acheter des actions de l'entreprise de communication ; il n'y en a plus sur le marché et d'ailleurs, pour nous autres retardés, elles seraient hors de portée.

mondia


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