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MOU A PASSY

Une farce
 

Tout a commencé, lorsque je descendais, un dimanche matin, en 199..., la charmante petite rue de Square Alboni pour prendre le métro. J’avais acheté des petits fours dans une confiserie de la rue de Passy pour les apporter à ma nièce qui habite un petit appartement au Marais et qui m’avait invité à déjeuner. Une pluie fine m’avait obligé d’ouvrir mon parapluie ce qui me gênait un peu, puisque je portais déjà le petit carton blanc; j’aime bien avoir une main libre. Je m’approchais alors des escaliers qui descendent vers la station Passy et je vis arriver une rame qui traversait en ce moment le pont de Bir Hakeim. Dommage, je serais en retard pour celle-là. Elle était en effet entrée dans la station et se remettait en marche quand j’entendis un bruit bizarre. Il y avait un sifflement aigu, suivi d’un bruit de ferraille et le tintamarre d’objets butant contre quelque chose de dur; ça devait être la rame qui, en entrant dans le tunnel, avait heurté les parois. Je descendis au plus vite pour voir ce qui s’était passé - excusez-moi, je suis curieux comme les autres.
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Elle était là, la rame, à l’entrée du tunnel, immobile et penchée sur le côté droit. Les portières s’étaient ouvertes automatiquement, et les quelques voyageurs qui empruntent le métro à cette heure-ci, descendaient sur la voie se tenant la tête ou le bras, selon le cas. Heureusement, à la sortie de la station, le véhicule n’avait pas atteint sa vitesse ordinaire et le choc avait dû être relativement inoffensif. Bref, il y avait des blessés, des contusions pour la plupart, des usagers qui criaient ou rouspétaient, un conducteur qui n’y comprenait rien et se grattait la tête, mais pas de morts. Je ne pouvais pas aider et j’étais sûr que la RATP pourrait se débrouiller sans moi. Aucune raison donc de s’inquiéter et de manquer le déjeuner chez Valérie. Je sortis de la station pour me chercher un taxi, place Clément Ader, et je continuai mon chemin. Je passai le dimanche comme d’habitude et bien que la télévision fit un grand cas de l’accident dans son émission du soir, j’étais convaincu que l’incident serait bientôt oublié et que les Parisiens avaient bien autre chose à faire que de se poser des questions sur cette histoire sans importance.

Mais le lendemain, mon patron me fit appeler dans son bureau. «Jean, me dit-il, avez-vous entendu parler de cet accident de métro qui s’est passé hier à Passy?»

Je lui dis que j’avais été témoin mais que j’avais jugé l’affaire peu excitante. «Un déraillement banal, comme il peut en arriver à tout moment.

 - Oui, c’est ce qu’on a cru d’abord. Mais au fait, il n’y avait aucun objet sur la voie qui aurait pu faire dérailler la rame. Rien. Le chef technicien de la RATP vient de me passer un coup de fil et m’a demandé de venir voir le rail qu’on a remplacé. Et d’amener mon meilleur métallurgiste.

- Pourquoi un métallurgiste?

- Il paraît que le rail était endommagé, mais d’une façon tout à fait incompréhensible. Venez, on va regarder.»

Une heure après nous étions dans l’atelier de réparation, devant un morceau de rail d’une longueur de vingt mètres.

«Le voilà, dit le chef technicien. Qu’est-ce que vous en pensez?»

 Le tronçon semblait tout à fait normal.

«Touchez là, dit le chef technicien et montra un endroit au milieu. J’ai jamais vu ça.»

 C’était mou, de la consistance d’une mousse au chocalat, mais élastique comme du caoutchouc. Et ce n’était pas un bout que quelqu’un avait intercalé entre deux parties de fer solide, c’était le métal lui-même qui avait perdu sa solidité et s’était transformé en quelque chose de spongieux qui noircissait les doigts quand on le touchait.

«Incroyable, murmura mon chef. Evidemment, quand la rame roule sur cela...

 - Le pire est que ce n’est pas le seul endroit de la ligne qui soit infecté. Cette nuit, nous en avons trois autres. Nous avons dû fermer la ligne.

- Où?

- Tous près de Passy: au Trocadéro, à Dupleix et à Cambronne.

- Tous sur la ligne 6.

- Oui, c’est ça.»

«Infecté», le mot était lâché. On sait bien que le métal peut fatiguer, mais dans ce cas-là, il perd en élasticité, et à la fin, il se brise comme du verre. Mais ici, c’était le contraire. Il fallait croire que la structure moléculaire s’était dégradée subitement, spontanément comme un tissu organique atteint de cancer. Le fer était-il malade?

«Faudra nous envoyer des spécimens, dis-je.

 - C’est fait. En rentrant, vous trouverez des échantillons dans votre laboratoire.

- Bien, finit le patron, on va se mettre au travail.

 - Il vous faudra combien de temps?, demanda le chef technicien. Vous pouvez vous imaginer qu’on ne peut pas fermer éternellement la ligne à toute circulation.

 - Naturellement. Mais puisque nous ne savons pas ce que c’est, on aura certainement besoin de plusieurs jours pour examiner le métal. Je vous promets d’être rapide.»

 Le prochains jours furent bien agités. Au microscope, on voyait bien le changement de la structure, mais les spectroscopistes nous assuraient unanimement qu’il s’agissait de fer et de rien d’autre. On pouvait faire fondre le métal, en refroidissant il formait la même matière spongieuse qu’avant. La maladie semblait incurable.

 Entretemps, le téléphone sonnait sans arrêt. On avait trouvé d’autres endroits du réseau attaqués par la même maladie. On avait été obligé de fermer la ligne 10 et le RER C. Le quatrième jour, une dame des monuments parisiens m’appella. Elle m’apprit que la petite statue de la Liberté qui se trouvait près du Pont de Grenelle s’était effondrée. La construction intérieure avait cédé sous son propre poids. Je ne pus pas lui dire grand’ chose pour la consoler:

«Encore heureux que la Tour Eiffel tienne debout!»

Mais deux jours plus tard, c’était le tour de la tour. «Fermée pour cause de rénovation» Du jamais entendu. Là où la laque protectrice s’était détachée, il y avait des plaques de fer spongieux. La maladie du fer était bien une épidémie, centrée encore sur la partie sud-ouest de la capitale. Les journaux qui jusque là avaient cru que le fer qu’on avait utilisé au 19e siècle était rouillé tout simplement, commencèrent à s’inquiéter. Et si le virus - on appelait cela un virus - s’attaquait aux bâtiments modernes, tous bourrés de fer jusqu’au toit?

Une semaine après, le ministre du Commerce et de l’Industrie nous fit venir. L’atmosphère était glaciale. «Eh bien, messieurs, que dites-vous de cette affaire?»

 On ne savait que répondre. On haussait les épaules.

«Je dois vous informer qu’on commence à s’inquiéter de la qualité de nos produits métalliques. Les Allemands qui avaient l’intention de nous commander une partie de la ligne Cologne - Aix-la-Chapelle, ont ristourné la commande.

- Les Allemands sont particulièrement hystériques, remarqua le chef du bureau ministériel.

 - N’importe. Le mal est fait, répliqua le ministre. Nos exportations! Vous y avez réfléchi?

- Nous avons fait des tests, monsieur le ministre, dis-je. Il paraît que le «virus» n’attaque que le métal qui est exposé directement à l’air. Le fer enfermé dans du béton ou sous une couche épaisse de plastique ne subit aucune altération; il reste intact. Le tout est de bien protéger le métal comme on le fait pour la rouille. Ce n’est pas nouveau.

- Balivernes! Peut-on laquer des rails? Dès qu’un train y passe...

- Il faudra bien y venir.

- Et arrêter toute circulation!

 - Si vous voulez empêcher que la maladie se répande, cela nous semble le seul moyen efficace. A moins que vous ne vouliez pas acheter aux Allemands leur train magnétique qui ne touche pas le rail.

 - Dieu m’en préserve! murmura le ministre. On a eu assez d’emmerdements avec les nouvelles lignes du TGV. Tout reconstruire... Impossible. Vous verrez, les Allemands ne construiront jamais leur train ultra-sophistiqué.

 - Ils l’ont vendu à la Chine.

- La Chine! Bon! Mais chez eux!»

En ce moment, un employé apporta un dossier. «De la part de la Commission», dit-il.

 «Voyons... Oh! Mais c’est une menace! Jusqu’à ce que nous ayons refréné la Rouille Contagieuse, interdiction de vente de tout objet en fer. Ils sont expéditifs, à Bruxelles! Je ne me laisserai pas faire! Ça ne va pas se passer comme ça!»

Mais c’est ce qui arriva. On ferma, pour quelques mois, certaines lignes dans Paris, on répara la statue de la Liberté, on arrêta les exportations - au moins officiellement - et on réussit même à faire taire les médias sur l’affaire en leur permettant de s’extasier sur un scandale tout à fait différent, dont la mise en scène a coûté un fric fou... Il n’était pas possible d’endiguer la Rouille Contagieuse. Ci et là, en Europe, elle fait son apparition à la grande surprise des gens qui ont quand même commencé à s’habituer à voir du fer mou. Mou comme à Passy.


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DER PANTOFFELJÄGER

Wolf Wucherpfennig
 

Für Herrn und Frau Dreher
Peter hatte sich im Dschungel verirrt. Wieso? Nun vielleicht war er mit dem Raumschiff notgelandet. Vielleicht hatte er sich auch nur in einem dicken alten Buch verlesen und fand den Weg nicht mehr zurück. Denn in der Zukunft, in der diese Geschichte spielt, zehn Jahre von hier, gibt es in Wirklichkeit gar keine Dschungel mehr, nicht einmal im Internet, sie existieren nur noch in den Papierbüchern der Museen.

Also gut: Peter hatte sich in der Wüste verirrt. Nicht in jener alten, sterneneinsamen Wüsten wie der Sahara oder der Wüste Gobi, sondern in einem der unwegsamen Gebiete, wo Urwald sich in Steinlandschaft verwandelt hat mit langen Einschnitten, die vom Mars aus, durch ein gutes Fernrohr gesehen, wie große Flüsse oder Autobahnen wirken. Was es wirklich war, können wir nicht sagen, denn die Geschichte spielt ja in der Zukunft, aber sicher ist, dass man sich in der Landschaft auch ohne Urwald schwer zurechtfand. Immer wieder sah man sich vor einer Tal- oder Hauswand, musste man ein Fels- oder Straßenband überqueren, durch Höhlen oder Tunnels klettern.

Als Peter nun so auf einem Stein saß, die Beine übereinandergeschlagen und über seine Lage nachdachte, raschelte es plötzlich hinter ihm. Er drehte sich um und sah einen kleinen Mann vor sich im altdeutschen grünen Lodenmantel mit einem dicken weißen Turban auf dem Kopf und einem Jagdgewehr in der Hand.

- Guten Tag, sagte der kleine Mann und verbeugte sich, ich bin Muck Biedermeier.

Peter, den seine Mutter gelehrt hatte, immer freundlich zu grüßen, sagte rasch:

Guten Tag, ich heiße Peter und habe mich verirrt. Können Sie mir sagen, wie ich wieder aus der Wüste herauskomme?

Der Mann im Lodenmantel antwortete nicht, sondern fragte:

Haben Sie Pantoffeln gesehen?

- Pantoffeln? Hier? Natürlich nicht.

- Ich jage sie nämlich, sagte der kleine Mann.

- Pantoffeln jagen? Aber das kann man doch gar nicht.

- Warum denn nicht? Das sind ganz tückische Objekte. Man denkt, sie stehen vor einem, dreht sich einmal kurz um und schon sind sie weg. Oder man stellt sie beim Schlafengehen vors Bett, und morgens, wenn man aufsteht, muss man sie im Wohnzimmer suchen gehen.

- Aber deswegen muss man sie doch nicht schießen.

- Ich jage natürlich nur wilde Pantoffeln.

- Wilde Pantoffeln?

- Ja wissen Sie denn nicht, dass die Pantoffeln, die Sie zuhause tragen, alle einmal gefangen wurden, die dicken in Grönland und die dünnen im Kongo? Dann hat man sie gezähmt, aber ihre alte Natur schlägt immer wieder durch. Manche lassen sich überhaupt nicht zähmen, die sind gefährlich, denn sie können die anderen leicht anstecken, und die sind dann nicht mehr zu gebrauchen. Darum muss man die wilden schießen, bevor sie Unheil anrichten.

Der Mann drehte sich um, hob sein Gewehr und schoss - gleich darauf fielen zwei Pantoffeln zu Boden, seufzten und lösten sich auf in Gummi, Leinwand und Filz.

- Flugpantoffeln, sagte der Kleine. Sie sind besonders tückisch. Sie wirken schon ansteckend, wenn sie nur vorbei fliegen. Früher hat gewisser Hauff aus Baden-Württemberg sie zum Schnellauf benutzt. Aber dabei gab es viele Unfälle. Darum ist jeder Versuch, sie zu zähmen, heute strafbar. Außerdem sind einige von ihnen, in die man Pelzgene von Wölfen und Eisbären eingepflanzt hat, sehr angriffslustig. Man muss sich hüten vor ihnen. - Ja, was wollte ich sagen, ich jage eigentlich wider Willen. In meiner Jugend war ich ein Sponti, in jeder linken Kneipe kannte man den wilden Mucki Biedermeier: Damals war ich der Freund aller Wildpantoffeln. "Pantoffel aller Länder und zerdrückte Latschen, vereinigt euch!" Aber schließlich muss ein jeder sehen, wo er bleibt. Die Brötchen fallen nicht vom Himmel.

Der kleine Mann wandte die Augen vom Himmel, aus dem keine Brötchen fielen, und blickte traurig vor sich hin. In diesem Augenblick lösten sich stattdessen zwei Punkte von den Wolken, wurden immer größer, und schon jagten zwei riesige Pantoffeln auf ihn zu, jeder so groß wie ein Eisbär, und ehe er sich regen konnte, flogen sie ihn über den Haufen. Der Kleine wurde in die Luft geschleudert, fiel auf den Boden und gab keinen Mucks mehr von sich. Gleich darauf hörte man ein fernes Klagen, und eine Stimme rief: "Oh Cocagne, der kleine Muck ist tot!" Es war, als hielte die Natur für einen Augenblick den Atem an. Dann rauschte wieder der Wind.

Peter schaute in die Richtung, aus der die Stimme gekommen war, und erblickte in der Ferne einen Ort, den es vorher nicht gegeben oder den er nicht gesehen hatte: eine Art kleiner Oase. Es sah aus wie ein Feld aus Kohlrabi, Blumenkohl, Grün- und Rotkohl, und Rosenkohl, mit echtem Elsässer Sauerkraut in der Mitte, und drumherum war ein Ring Spinat. Traurig machte er sich dorthin auf den Weg. Je näher er kam, desto größer wurde der Spinat, so dass Peter von allem anderen nichts mehr sah. Schlielich stand er vor mannshohen Spinatblättern, zwischen denen wieder kleinere wuchsen, so dass kein Durchkommen war, es sei denn, man aß sich durch.

Peter begann zu essen, und seitdem haben wir ihn aus den Augen verloren. Ob er je beim Sauerkraut angelangt ist? Ob überhaupt Sauerkraut in der Mitte war? Vielleicht sogar Sauerkraut mit Würstchen? Wer weiß, vielleicht verbirgt sich dort, mitten im Sauerkraut, das Geheimnis von Muck Biedermeier und den wilden Pantoffeln. Oder gibt es keine Geheimnisse mehr? Was könnte überhaupt in der Mitte sein? Das Ziel unserer Wünsche? Das Schloss des Kalifen oder doch nur die kleine Meerjungfrau? Oder war dies alles nur eine Fata Morgana, ein Traum des Verirrten in der Wüste? Oder gar eine Lügengeschichte?
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CHARMANT
 
Peu avant Marelle-sur-Mer le moteur s'éteignit tout simplement. Lucien n'avait pas voulu faire le plein, à cette station minable si près de la côte et avait décidé de continuer jusqu'au bout. Une erreur, comme il se disait maintenant; on a rarement raison contre la technique. Avec un soupir il gara sa voiture sur le côté, descendit , ferma la portière et prit la petite valise dans le coffre. La grande l'attendrait ici. Il fallait marcher, quelques kilomètres seulement, espérait-il, car on voyait déjà un paysage de dunes s'étendre à l'horizon. De toute façon, pas une seule maison en vue et il avait oublié de recharger le sans fil avant de partir. Tant pis; il appellerait une station service quand il serait à l'hôtel. Peut-être qu'une voiture passerait.

La route était étroite, mais bonne, elle montait doucement. Seulement le soleil commençait à taper. De temps en temps, il était obligé de s'arrêter et de s'essuyer le front qui transpirait. Heureusement, il y avait un petit vent venant de la mer qui sentait agréablement le sel. En regardant le bas-côté, il se disait que les gens sont bien négligents, ils laissent tomber n'importe quoi, papiers, mégots, restes d'emballages; c'était une vaste poubelle. L'a-bas, dans un champ en friche, quelqu'un avait déposé un vieux frigo dont la porte baillait; il ne l'avait même pas vidé tout à fait et les restes pourissaient tranquillement. Pas joli à voir.

Assez myope, il avait mal calculé les distances. Le chemin était plus long qu'il n'avait pensé, et sur les derniers kilomètres, la route montait sensiblement, les collines faisant une sorte de barrière. Il était un peu essoufflé quand il arrivait en haut de la dune, mais il n'y faisait pas attention, car ce qu'il voyait était beau: la mer d'abord, et un tout petit village, à peine un hameau, quatre, cinq maisons seulement, directement à la plage, avec des jardins minuscules et quelques arbres. Il descendit, passa devant le parking où la route se transformait en sentier sablonneux. Arrivé en bas, il chercha l'hôtel, «Au bon vieux temps» qui s'avéra être une bâtisse à un étage, avec le charme des hôtels d'autrefois et sans signe particulier sauf une tourelle qui formait l'angle. On y entrait du côté de la plage, en escaladant les marches de la terrasse. Il serait bon de passer une semaine ici. Ou désastreux. Il verrait.

La patronne l'accueillit dans la salle à manger et jeta un coup d'oeil sur ses maigres bagages. Quand il lui avait expliqué que sa grande valise gisait dans le coffre de sa voiture, à quelques kilomètres d'ici, elle sourit et lui présenta la feuille d'inscription qu'elle alla chercher sur son bureau. Vous venez de Paris? Non? Eh bien, vous allez vous reposer à Marelle. Pas de discothèque, pas de circulation. Le calme. Je vous donne la chambre 10, avec vue sur la mer. Vous serez content. Voulez-vous qu'on aille chercher votre voiture? Je dirai à mon mari. Lucien demanda si Madame Bernard était déjà arrivée. Non, mais on l'attendait, sa chambre était réservée. Vous vous connaissez? - Ben, oui, via internet. - Si vous voulez, je vous montre la chambre et vous pouvez vous installer.

La terrasse était bien placée, on voyait le village entier, niché dans les dunes, la plage, la mer. Et l'endroit était agréablement ombragé. Ce qui le frappa tout de suite, c'était les trois cabines mobiles dans l'eau qui devaient servir à se changer. Il se souvenait d'avoir vu cela sur de vieilles photos de stations balnéaires de la belle époque. La patronne qui lui apportait une bouteille de bière fraîche, lui expliqua que ça, c'était une spécialité de Marelle, l'authentique atmosphère des années 1880. Lucien trouvait l'idée amusante de reconstituer ici, dans ce village que presque personne ne connaissait, un cadre volontairement ringard comme dans un vieux film.
 

 
A la table voisine, un gros homme d'une cinquantaine d'années en était à son troisième whisky. Il ne faisait que boire et regarder la mer. «C'est un vrai tranquillisant, dit-il soudain, et tourna son visage barbu vers Lucien. Vous ne trouvez pas? La ligne toute droite de l'horizon simplifie tellement le paysage.»

Lucien fut supris d'être interpellé par cet étranger. Il lui fallut un moment pour répondre et il dit une banalité: «Oui, c'est ça.» L'autre ne fit pas attention à son désarroi et continua, content de lui-même: «Beaucoup plus simple. En général, la nature est chaotique, pleine d'irrégularités. Comme nous.

- Je ne vois pas...

- Vous n'avez qu'à regarder. Attendre et regarder. Poupette! Encore un whisky; cette nuit, je veux bien dormir.» De toute apparence, l'homme avait décidé de se saouler, cet après-midi. Lucien n'avait pas tellement envie de faire sa connaissance. Il regarda la mer. Maintenant, il y avait moins de baigneurs que tout à l'heure, ils devaient être rentrés ou s'étaient retirés dans les cabines pour se changer. Les vagues roulaient monotonement contre la bande de sable qui formait la plage. Sur le ciel, un nuage en forme de fer à cheval se promenait doucement vers l'est.

«Oui, c'est monotone, reprit l'étranger. Comme une incantation médiévale, un chant grégorien qui se répète à l'infini. Un chant de moines. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. C'est charmant, cette répétition. Sans surprise.»

Lucien trouvait ce bavardage aussi monotone que la mer et le ciel sur lequel un deuxième fer à cheval poursuivait son chemin. Il se leva pour faire une petite promenade le long de la plage, histoire de s'orienter. On avait vite fini, à part l'hôtel, il y avait un journaux-tabac avec salle de jeux et encore trois maisons, des villas inhabitées aux fenêtres barricadées. Un peu plus loin, derrière une môle, il y avait certainement un camping. Et la grande dune.

Quand il rentra à l'hôtel, l'étranger avait disparu et la patronne débarassa sa table. «Si c'est pas malheureux, soupira-t-elle, un homme connu pourtant, scénariste, et poivrot à ce point!

- Il habite à l'hôtel?

- Non, il loue chaque année la maison au bout de la plage et il n'en sort que pour faire le plein; le matin au bar-tabac, l'après-midi chez nous. Bon, on mange à sept heures, Monsieur.»

Lucien n'avait rien à faire, il voulut s'installer encore une fois sur la terrasse, mais il décida de monter dans sa chambre et prendre une douche. La salle de bains n'était pas mal. Il descendit vers sept heures et quart. La salle à manger était pleine de gens qui ouvraient et fermaient les bouches sans cesse, mastiquaient et avalaient. Il vit tout de suite qu'elle n'était pas là. Il se fit montrer sa table et mangea distraitement le hors-d'oeuvre que la patronne lui avait apporté: des sardines, des crudités. Les conversations autour de lui étaient banales, en partie inintelligibles. En tout cas, il n'écouta pas. Il s'imagina Sophie devant lui, sur l'autre chaise, en train de le regarder. Et il réfléchit à ce qu'il allait lui dire, comment nouer conversation avec cette jeune femme dont il ne connaissait que la photo qu'elle lui avait envoyée en annexe à un mél. Pourrait-il continuer à lui dire tu, comme ils avaient pris l'habitude lors de leur correspondance? Enfin, ce ne serait pas un problème. Il serait plus difficile de parler face à face des mêmes sujets dont ils avaient bavardé pendant leur correspondance. Il se débrouillerait, pensa-t-il, pas mal de gens connaissent cette situation: première rencontre après avoir mis une annonce au journal. Ce serait un peu comme ça, mais leur échange à eux durait déjà quelques mois. Quelle serait sa voix?

La femme à la table voisine avait déjà terminé le plat principal. Elle regardait manger son mari et faisait des raies sur la nappe avec la pointe de sa fourchette, en attendant le dessert. De l'autre côté de la salle, trois vieilles aux chapeaux ridicules, qu'elles avaient gardés même pour manger, ne cessaient pas de le regarder avec curiosité. C'était un peu embêtant. Sa voisine continuait à faire des raies.

Elle n'était pas très belle, un peu fade même et Lucien ne put pas s'empêcher de s'imaginer, un moment durant,  une Sophie désirable et souriante, de cette complaisance facile dont rêvent les hommes quand ils osent se l'avouer. Il effaça vite cette idée et se promit de ne pas la brusquer pour ne pas paraître une brute.

Il avait été le dernier et quand il eut fini de manger, la salle était déjà vide. Il n'avait pas vu partir les autres, tellement ses rêves l'avaient occupé. Que faire du reste de la soirée? Sophie ne viendrait plus aujourd'hui. Il n'avait rien d'autre à faire que de commander quelque chose à boire, feuilleter des journaux anodins et regarder la télévision installé au bar. La seule chose qui l'ennuyait, c'était le miroir-réclame fixé au mur derrière le poste. Avec les images qui filaient  à toute allure sur l'écran, il vit tout le temps son propre visage avec sa barbe déjà grisonnante. A dix heures, il se coucha.

Le lendemain, lorsqu'il descendit pour le petit déjeuner, la patronne lui apprit que Madame Bernard était arrivée pendant la nuit. Lucien décida de l'attendre et sortit sur la terrasse pour respirer l'air. La mer était comme hier, et il y avait déjà des baigneurs. Le ciel n'avait pas changé non plus, un seul nuage flottait lentement vers l'est. Au loin, il vit le scénariste entrer au café de la plage. Quand il rentra dans la salle à manger, Sophie était déjà assise derrière une grande tasse de café crème. Il la reconnut tout de suite, mais

(Suite)

elle était plus jolie qu'il se l'était imaginée d'après les photos qu'ils avaient échangées via mél. Elle lui sourit nerveusement, avec des coins de la bouche qui tremblaient imperceptiblement. Il l'embrassa sur la joue et se mit à côté d'elle sur la banquette de skaï. D'abord, il ne savait que dire une banalité: «Tu as eu bon voyage?»

«Merci, ça va.» Sa voix le surprit. Elle était enrouée, juste assez pour faire penser à une femme qui fume trop.

«C'est gentil d'être venue.»

Elle ne répondit pas et le regarda de ses yeux d'un bleu pâle.

«Tu as déjà vu le village?»

Il savait que c'était une bêtise, mais il avait peur du silence. Il se commanda son petit déjeuner, café-croissant, et en avalant hâtivement la boisson chaude, entre deux gorgées, il promit de lui montrer l'endroit.

«Tu verras, c'est tout petit, mais pas mal.» En effet, à travers la vitre, on pouvait voir que la mer se donnait de la peine, luisante d'eau claire, scintillante sous le soleil. Il n'y avait pas d'oiseaux, seulement un nuage blanc qui se déplaçait lentement. Sur la plage, les premiers baigneurs grelottaient malgré le soleil, les mêmes apparamment qu'hier et au même emplacement.

«C'est vrai, dit-elle. C'est très beau.»

Pourtant, il y avait quelque chose qui clochait. Il ne savait pas quoi, c'était peut-être que depuis hier, il n'avait pas vu la marée basse. C'était sans importance. Il se retourna vers Sophie et la regarda terminer son petit déjeuner.

«On fait quelques pas?

- Je veux bien.» Cette fois-ci, elle lui sourit comme tranquillisée par la proposition. Au fait, il n'y avait pas grand chose à découvrir: la rue bordée de quelques maisons, le café-tabac, la plage avec la mer derrière qui roulait régulièrement. Néanmoins, Sophie semblait contente et il remarqua que, dans la fraîcheur de la matinée, elle s'approchait un peu plus de lui, prenant sa main, frôlant son bras de son sein gauche tout en marchant. Depuis combien de temps n'avait-il plus senti un corps féminin de si près, croyant deviner sa chaleur à travers le tissu de sa manche. Elle était charmante, d'ailleurs. Sa figure qui avait déjà pris un peu de couleur, grâce au petit vent frais qui venait du large, ses cheveux longs qui y flottaient, la jeune poitrine qu'il devinait sous la robe légère, et ci et là, le contact furtif et inattendu avec sa hanche. C'était bien d'être si près l'un de l'autre, et il lui mit la main sur l'épaule, un geste qu'elle ne refusa pas, mais elle frissonna.

«Tu as froid? demanda Lucien.

- Oui, un peu. Si on allait au café?

- Comme tu veux.»

En entrant au bar-tabac, Lucien fut surpris de la vaste salle qui s'ouvrait à eux; on aurait cru que cet espace ne tiendrait pas dans la petite maison. C'était une brasserie à l'ancienne, les murs décorés de boiseries, de carreaux, de tableaux art-déco sur lesquels des jeunes filles éthérées avec des robes flottant dans un vent imaginaire tenaient en leurs mains des plantes et des légumes. Du haut plafond aux poutres noircies par la fumée pendaient des lampes de verre pâle en forme de fleurs s'ouvrant au soleil qui perçait par les fenêtres. Il y avait peu de monde, Lucien reconnut le scénariste, assis près du zinc, et, sous un miroir, à leurs chapeaux ridicules, les trois vieilles. Sophie choisit la table en face et se commanda une infusion tandis que Lucien préféra un demi, le premier de la journée.

«Comment tu trouves?

- C'est chic, dit-elle. Je n'aurais pas pensé trouver ça ici. Elle alluma nerveusement une cigarette.

- Tu as raison, c'est étonnant. Tu ne regrettes pas d´être venue?»

En réponse, elle lui sourit.

«J'espère que non.

- Tu es déçue?

- Non, mais je t'avais imaginé autrement. Et toi?

- Exactement comme ça.» Et il prit sa main qu'il garda. Elle ne la retira pas, mais après quelques minutes d'un silence un peu géné elle proposa de rentrer. «Je suis fatiguée, j'ai roulé toute la nuit, et j'aimerais me reposer une heure ou deux.»

Il était aigri, mais il ne dit rien et l'accompagna à l'hôtel où elle demanda la clé de sa chambre, celle à côté de la sienne comme il remarqua, et elle monta après une petite bise furtive. Lucien réfléchit et se décida de monter lui aussi. Il l'entendit marcher dans la chambre voisine, puis le lit craqua, puis rien. Il se mit à la fenêtre, regarda la mer und commença à feuilleter un vieux magazine que quelqu'un avait oublié de jeter. Après quelques minutes, il s'endormit d'ennui.

Il se réveilla lorsqu'il entendit de l'eau couler à côté. Elle prenait un bain, car il l'entendit glisser dans la baignoire. Il sortit sur le couloir vide, mit son oreille à sa porte, et, trouvant qu'elle ne l'avait pas fermée, l'ouvrit doucement. La porte de la salle de bains était entr'ouverte, et il s'approcha sur la pointe des pieds. Poussant brusquement la porte, il aperçut allongé dans l'eau, les bras flottant et les seins frôlant la surface de leurs fleurs, le plus joli corps de femme qu'il eût aperçu de sa vie.

Elle poussa un cri, affolée, ne pouvant fuir.

Mais il était déjà au bord de la baignoire, la dévorant de ses yeux ardents et la bouche tendue vers elle.

Elle comprit, et levant soudain ses deux bras ruisselants, Sophie les referma derrière la tête de son amant. Décidément, ce moment exquis avait quelque chose de déjà vu, et ce sentiment ne le quitta pas quand ils étaient enfin au lit. Il fit de son mieux, mais il avait tout le temps l'impression de se regarder lui-même dans un miroir pendu au mur. C'était plaisant, d'une part, grisant, mais d'un autre côté, la situation lui semblait légèrement ridicule. Elle paraissait contente, pourtant, et encore haletante, elle se mit à le caresser longtemps. Avec succès.

Ils n'avaient pas parlé beaucoup et quand elle jeta par hasard un coup d'oeil sur le réveil qu'elle avait placé sur la table de nuit, elle s'écria: «Déjà sept heures!». Elle sortit du lit et s'habilla. Il aimait la regarder comme ça. Finalement, il se leva aussi.

«On descend manger? demanda-t-il.

- Quand tu es prêt.»

Maintenant que son désir était quelque peu retombé, il se sentait incapable de recommencer de sitôt et était heureux de pouvoir passer une heure à table. Si au moins il avait pu bavarder. Elle était charmante cependant, assise en face de lui, en attendant que le repas commence et jouant avec sa fourchette à faire des raies sur la nappe blanche. A la table voisine, c'était le scénariste cette fois-ci, et il les dévorait de ses yeux qui lui sortaient d'un visage cramoisi par l'alcool.

«Vous avez passé une après-midi agréable?» avança-t-il pour entamer la conversation. Ils préférèrent de ne pas répondre. Mais il continua:

«Je vous avais dit, monsieur, c'est un lieu éblouissant, Marelle. Comme dans un roman ou une de mes bandes dessinées. - Et, regardant Sophie pendant un long moment: Faut pas trop y croire.»

Sophie fit la moue et détourna la tête. Heureusement, à l'instant, le premier plat arriva et le bavard était occupé. Lucien se demanda ce qu'elle pensait de lui, car ses yeux ne le quittaient point. Il était un peu trop vieux pour elle, il le savait. Mais il ne lui avait pas caché, pendant leur longue correspondance électronique, qu'il avait largement passé la quaraintaine et était arrivé à un âge où l'on ne change plus d'habitudes. Mais elle avait voulu venir ici, et tous les deux savaient pourquoi. Après le repas, ils gagnèrent de nouveau sa chambre à elle. Il avait trop mangé et se sentait lourd et maladroit. Il l'aida quand même à se déshabiller et disparut dans la petite salle de bain pour se rafraîchr l'haleine avec un peu de dentifrice sur un doigt. Ayant bu de la bière à table, il avait peur de lui déplaire. Au lit, c'était elle qui le guidait; elle réussit à le faire jouir. Une fois seulement, après il était fatigué et s'endormit dans ses bras. Dans son sommeil, les trois vieilles lui firent des reproches ironiques.

Le lendemain, elle se plaignit de son bras gauche sur lequel Lucien avait posé la tête. Apparemment, le bras lui faisait mal, car elle n'avait pas envie. Lucien était quelque peu soulagé et lui proposa, après le petit déjeuner, une sortie au-delà de la môle. Elle accepta. Alors ils se mirent en route, longeant la côte. Bientôt, les dernières maisons disparurent et ils arrivèrent dans le dunes dont le sable s'étendait à perte de vue.
 

C'était Sophie qui remarqua la première que le paysage où ils étaient arrivés, était absolument muet - pas un son. On n'entendait ni le vent ni les oiseaux généralement omniprésents à la côte. C'était comme si quelqu'un avait brusquement arrêté la sono. Ils marchaient dans ce silence, sans entendre leurs propres pas, sur le sable ondulé, sur l'herbe bas. Parfois ils se perdaient dans des vallons entre deux monticules, enchantés de voir pousser, ci et là, des fleurs jaunes minuscules. Remontant sur les dunes, ils apercevaient au lointain la mer grise sous un ciel impeccable auquel flottait un nuage en forme de fer à cheval, poussé doucement par la brise.

Lucien voulut s'asseoir et choisit un endroit protégé. Il n'avait pas d'intention précise, il ne voulait qu'être près d'elle. Assis à côté de Sophie, et le bras sur ses épaules, il se rappela un passage dans un livre qu'il avait lu jadis. Il s'agissait d'un roi, d'un empereur même qui avait épousé une princesse du nom de Fénice, qui ne voulait pas de lui. Alors la nourrice, une certaine Thessala, lui avait administré un philtre qui le faisait dormir. Et dans son rêve, il croyait caresser sa femme, il croit la tenir, la posséder, il pense jouir. Néant. Ce mot était répété plusieurs fois, il se souvint, Lucien, et il pensa maintenant que le sort du roi n'était pas tellement catastrophique. Finalement, il avait eu du plaisir, même si ce n'était qu'un rêve, et le lendemain il se réveillait épuisé des efforts fictifs de la nuit. Cette histoire l'amusait encore quand il se tourna vers Sophie et l'embrassa la première fois pour de vrai. Elle répondit à sa bouche. Et c'était tendre et sensuel.

Après, en réajustant ses vêtements, elle commença à parler. Elle lui raconta sa vie, la vie d'une petite employée aux écritures, les tracasseries de bureau, la monotonie des chiffres qui passaient devant ses yeux, ses avis dont personne ne voulait, le silence qui s'était installé dans sa vie. Et lui répondit en racontant son histoire de prof de lettres dans un collège minable du Nord, l'ennui de tous les jours, les masses de copies ineptes. Ce n'était qu'une ébauche, un début boiteux, ils savaient que ce n'était pas l'heure de la vérité, pas ici, dans ce paysage d'artifice qui se répétait à l'infini, pas maintenant, dans ce moment de félicité fausse, mais tellement réconfortante, dans ce doux désespoir insensible, rythmé de citations.

En rentrant à l'hôtel, ils remarquèrent, ensevelis dans le sable blond, trois chapeaux ridicules oubliés ici, et Sophie s'amusa à les ramasser et à le jeter dans le vent qui les emporta. Sur le chemin, déjà près de leur gîte, ils rencontrèrent le scénariste, ivre mort, qui fit une énorme grimace et leur annonça que c'était fini, fini. En effet, à ce moment, tout disparut au milieu d'une grisaille verdâtre et une croix blanche dans un cercle rouge apparut leur indiquant que le logiciel «Charmant» s'était planté.

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WARUM NICHT

Wilhelm Busch

 
Zugereist in diese Gegend,
Noch viel mehr als sehr vermögend,
In der Hand ein Perspektiv,
Kam ein Mister namens Pief.
"Warum soll ich nicht beim Gehen" -
Sprach er - "in die Ferne sehen?
Schön ist es auch anderswo,
Und hier bin ich sowieso."
.Das
ist
viel
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DIE BOBSEL

Wolf Wucherpfennig

 
Eigentlich war er ein Junge, doch sein Vater, Herr Odradek, nannte ihn immer die Bobsel, ein Name, mit dem sich auch ein Mädchen nicht gerne geschmückt hätte, ließ er doch am ehesten noch an eine Garnspule denken. Bobsels Mutter hatte sich bald nach der Geburt aus dem Staub gemacht und das Kind seinem Geschick und dem Vater überlassen, der seinerseits meinte, mit der Namengebung hätte er für seinen Sohn genug getan.

Die Bobsel wußte, wie man im Garten Straßen baute, so eben, daß kleine Kunststoffautos auf ihnen fahren konnten, sie konstruierte Märklin-Lastwagen mit einer schwingenden Hinterachse, die Unebenheiten des Geländes ausgleichen konnte, mit einem Wort: sie hatte Bodenhaftung. Doch am Himmel war sie nicht weniger tüchtig. Sie baute Antennen und Funkgeräte, konnte das Morsealphabet auswendig und tauschte Botschaften aus mit Funkern in aller Welt.

Ist es ein Wunder, daß die Gedanken der Bobsel, je älter sie wurde, immer häufiger um die Frage kreisten, wie man zugleich am Boden und am Himmel sein könne, hier und überall anderswo? Die Bobsel erkannte bald, daß nur eine Maschine in der Lage wäre, sich in einem Anderswo aufzuhalten, das überall ist. Denn Menschen können das nur ansatzweise. Zwar sind sie als Körper immer irgendwo und als Geist immer anderswo, aber ihr Anderswo ist nicht überall.

So studierte die Bobsel Physik und Metaphysik, positive und transzendentale Chemie, irdische und außerirdische Biologie, sie las Bücher mit geheimnisvollen Titeln wie Die Kunst der Metamorphose, Das Buch der Wandlungen, Meditation und Mediation, eben alles, was die Wissenschaften einem denkenden Kopf und fühlenden Herzen anbieten können. Wenn sie nicht studierte, dann bosselte und bastelte sie in ihrem kleinen Laboratorium, wo allmählich aus Pappe, Drähten und Batterien eine kleine Maschine entstand, die so klein sie war, doch unendlich viel Platz in sich hatte, ein kleiner Moloch sozusagen, der ständig gefüttert sein wollte mit lauter Anderswo, das er aus der Wirklichkeit in Virtualität transformierte.

Getreulich fütterte die Bobsel ihre Maschine. Aber das konnte nicht ewig so weiter gehen. Denn das Anderswo wurde immer weniger. Tatsächlich gibt es zwar viel, aber nicht unendlich viel davon, nicht auf der Erde, nicht im Sonnensystem, ja nicht einmal im ganzen Weltraum, denn auch der ist begrenzt, wie wir wissen. Eines schönen Tages war das Anderswo aufgebraucht, nur noch ein kleines Hier war übrig, nämlich das Bodenbrett, auf dem Bobsel und ihre Maschine standen. Als die Maschine nun wie gewöhnlich ihr Maul aufsperrte, nahm Bobsel das Brett unter den Arm und sprang mit ihm in den offenen Rachen.

Seitdem gibt es nur noch die Maschine. Alles Hier und Anderswo ist drinnen. Draußen ist nichts und daher auch niemand, der von der Maschine erzählen könnte. Darum ist diese Geschichte auch nicht möglich, in Wirklichkeit gibt es sie nicht. Daran erkennt man, daß sie eine wahre Geschichte ist, denn alle Geschichten, die sich erzählen lassen, sind erfunden.
 
 


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DER FORTSCHRITT

Wolf Wucherpfennig
 

Erinnern wir uns daran, was, wie wir alle wissen, gewesen sein wird. Nachdem die USA den Terminator erfunden hatten, brachte Europa, politisch korrekt, den Initiator auf den Markt. Beide waren zeitreisende Androiden, die, in die Vergangenheit zurückkehrend, die inzwischen vergangene Gegenwart korrigieren sollten. Der Terminator dadurch, daß er jemanden ermordete, der Initiator dadurch, daß er ein Kind zeugte.

Im ersten Augenblick mag es scheinen, als seien die Folgen dessen, was der Terminator tut, sehr viel leichter abzusehen als diejenigen, die der Initiator ins Leben ruft. Der Terminator beendet ein Faktum, der Initiator setzt Möglichkeiten in Gang. Aber das ist ein Irrtum, denn die Beendigung eines Faktums, also etwa eines Menschenlebens, macht ebenfalls neue Entwicklungen und Verbindungen möglich, denen durch jenes Menschenleben sozusagen der Weg versperrt war.

Man erkannte bald, daß die Idee zeitreisender Androiden ebenso falsch war wie die der Heilung durch Genmanipulation. In beiden Fällen glaubte man durch Entfernen oder Hinzufügen eines einzelnen Elementes zu Beginn einer Entwicklung eine berechenbare Wirkung erzielen zu können, ohne zu bedenken, daß die Wirkung durch wechselnde Kombinationen und Verbindungen erzielt wird.
 

 
So entschloß man sich, nicht Dinge in der Zeit zu verändern, sondern die Zeit selbst: man erfand den Generaltemporalmanipulator (GTM). Das war eine Maschine, die aus einem Temporalmutator bestand, der die gesamte Vergangenheit raffen und verlangsamen konnte, und aus einem Temporalkonverter, der Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft miteinander vertauschte. So konnte man die gesamte Weltgeschichte z.B. in einem Nu zweihundert Jahre zurückdrehen und dann ganz langsam wieder vorwärts drehen, so daß man genügend Zeit hatte, alle politischen Entschlüsse reiflich zu überlegen. Doch stellte sich schon nach wenigen hundert Jahren heraus, daß die Menschen auch nach reiflichem Überlegen keine klügeren Entscheidungen fällten.

Besser schien es daher, sich im Nu in die Zukunft zu versetzen, in welcher die Folgen gegenwärtigen Geschehens abgeschlossen waren, sozusagen in das "Es wird gewesen sein", um von dort her, belehrt über das, was man angerichtet hatte, klüger und besser in die Gegenwart zurückzukehren. Doch als man die Maschine anstellte, geschah die Katastrophe. Da kein Geschehen jemals abgeschlossen ist, katapultierte die Maschine die ganze Weltgeschichte schneller und schneller in die Zukunft, immer auf der Suche nach dem Schluß, eine rasende Zeitreise zum Ende der Zeit. Zu spät erkannte man, daß man das Futurum II den Schriftstellern hätte überlassen sollen.

Das ist die Geschichte des Fortschritts.
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LA PETITE MARCHANDE DE JOURNAUX DE LA GARE MONTPARNASSE
 
Il est à conseiller de lire en-ligne ces deux - ou trois ? - histoires d'un réalisme saisissant, à moins que le temps n'en efface toutes les traces.
 
Ce matin, Marie-Augustine s'était levée plus tôt que d'habitude, histoire de faire rapidement le ménage et de déposer ses deux enfants, Célestine et Valentin, chez la voisine de palier, Mme Marneffe qui, pour tout dire, avait eu une vie mouvementée, mais qui avec l'âge - elle avait soixante-douze ans maintenant - était devenue son unique ressource en cas de besoin. Et Marie-Augustine avait besoin de Valérie Marneffe, veuve Crevel, car ce matin son mari, étant tombé subitement malade d'une grippe gastrique, s'était plaint de douleurs insupportables qui lui «déchiraient les entrailles» comme il disait, et préférait passer le reste de la journée soit au lit, soit aux toilettes installées au fond de la cour de l'immeuble.

Évidemment, il n'était pas question de fermer le kiosque à journaux dont Pierre-Paul Aguilard avait acheté le bail avec l'héritage qui lui était venu de sa tante Mathilde, commerçante à Saint-Brevin en Loire Inférieure, laquelle pendant toute sa vie avait fait preuve d'une rare avarice et donc économisé tous ses bénéfices, pas pour en profiter quand elle serait vieille, comme elle avait eu l'intention, mais pour les léguer sans plaisir particulier à son neveu qu'elle n'avait vu qu'une seule fois dans sa vie, lorsqu'elle avait dû aller à Paris pour se faire opérer au genou.

Le kiosque, placé avantageusement devant l'entrée principale et face à l'arrêt du tram, ouvrirait donc à sept heures comme d'habitude et les voyageurs auraient l'occasion de lire les effusions journalistiques de la Petite République, de l'Intransigeant ou du Petit Journal, le plus vendu. Ce dernier allait dénoncer, comme tous les jours, les machinations de l'officier d'artillerie juif dont la lettre avait été trouvée par une femme de ménage à l'ambassade allemande, l'année dernière. Au fait, l'affaire n'intéressait pas outre mesure Marie-Augustine qui n'avait pas l'habitude de lire les journaux qu'elle vendait quand son mari était absent pour cause de maladie (ce qui lui arrivait souvent au début de la semaine). En tout cas, Marie-Augustine ne connaîtra probablement jamais la fin de l'histoire qui l'aidait tant à vendre des journaux.

Il y a pourtant une exception à l'attitude désinvolte de la jeune femme. Elle dévorait les horoscopes, les prédictions des voyantes célèbres. Prévoir l'imprévisible est une chose absolument nécessaire, surtout quand on n'a jamais eu de la chance dans la vie. Ainsi, à peine installée, ayant rangé les paquets de journaux fraîchement arrivés et ayant vidé le sceau au-dessous du trou de la tôle qui couvrait le kiosque, elle ouvrit son journal préféré, «Modes et Travaux» et parcourut les prédictions pour la semaine à venir. Elle ne se rendait pas compte qu'en réalité, ce qu'elle cherchait à savoir, ce qu'elle cherchait avec un désir impétueux, ce n'était pas le secret de l'avenir, c'était le secret insondable de son propre passé. Enfant de l'assistance, elle n'avait jamais connu ses parents. Ceci explique aussi sa fidélité à un mari non seulement paresseux, mais aussi ivrogne: en l'épousant, il lui avait donné un nom.

Marie-Augustine ne savait donc pas pourquoi, d'un coup, au lieu de lire son horoscope, elle s'arrâta tout net à l'image d'une jeune femme représentée à la page 18 du journal:

Devinait-elle, dans cette femme pourtant beaucoup plus jeune qu'elle et dont le nom - Renée Alvarez - ne lui disait rien, une âme soeur? Quoi qu'il en soit, elle méditait tout le long de la matinée sur cette photo mystérieuse.

Elle avait toujours rêvé - de façon assez confuse, il faut le dire - d'un monde parallèle, un monde pas plus logique ou plus agréable que celui dans lequel elle vivait, simplement différent, plein de potentialité, un monde qui engendrait la liberté, celle que l'on voyait sur les images des journaux ou de laquelle on parlait dans les livres populaires dont elle avait aussi un petit stock à l'arrière du kiosque.

Vers midi, il y avait beaucoup de monde, elle vendait pas mal. Son mari serait content de la recette.

Elle avait déjà oublié les idées saugrenues d'un autre monde quand, vers quatre heures de l'après-midi, elle entendit soudain l'énorme bruit d'un mur qui se brise, quelque chose de noir qui s'écrase à côté de son kiosque et un morceau de maçonnerie qui perce le toit en tôle légère.
 

Le train, tiré par une locomotive du type 120, allait partir à l'heure réglémentaire, 8 heures 45 sur l'horloge de la gare de Granville, transportant huit wagons, trois fourgons à bagages et un fourgon postal. Il avait plu la nuit et quand Guillaume-Marie s'approchait, vers six heures du matin, de la machine pourtant bien connue; elle ruisselait d'humidité, luisante, lisse et dangereuse. Il fit les vérifications d'usage et commença à chauffer l'engin qui se réveilla lentement. Une heure plus tard, le chef de train monta sur la locomotive pour lui passer les dernières consignes concernant les précautions à observer lors des réparations de rails en gare de Versailles. Vers huit heures et demie, le convoi entra en gare, voie 2 en attendant les 131 voyageurs à destination de Paris-Montparnasse.

Parmi eux, il y avait plusieurs notables de la ville, principalement Monsieur Mandor, le propriétaire de l'«Atlantique», hôtel de première classe situé directement à la plage,  à la tête d'une délégation de restaurateurs-hôteliers voulant protester contre l'injustice des taxes imposées aux aubergistes, un groupe de touristes anglais désireux de passer une semaine aventureuse dans la capitale de l'amour et Mademoiselle Renée qui, après avoir exercé ses talents pendant la saison sur la côte, était fermement décidée de profiter des possibilités que la métropole offrait aux jeunes filles démunies et averties. En cela, elle ne faisait que marcher dans les traces de sa grand-mère et de sa mère qui toutes les deux avaient été des aventurières à succès fulgurant quoique éphémère. Le fourgon postal contenait entre autres mille quatre cent cinquante-deux factures, trois lettres de menace et une lettre sans signature adressée au journal «Le Gaulois».

Rien d'anormal donc ce matin, et le quart d'heure d'arrêt pendant lequel les voyageurs montaient, donnait occasion à Albert Mariette, debout sur le quai, en train d'observer le public, et à Guillaume-Marie, son mécanicien, qui restait sur la locomotive, d'échanger quelques paroles. C'était toujours un moment agréable: les deux hommes se connaissaient depuis longtemps étant tous les deux originaires de Carquefou. Ils jouaient alors à ce petit jeu de «Souviens-tu de la boutique du père Leroux qui avait toujours des bonbons qui collaient aux gencives?» ou «Tu penses toujours à la grosse Margot qui ne portait jamais de corsage?». Félicité de l'enfance! Par bonheur, en ce moment, ils n'avaient aucune idée que ce soir, ils allaient se retrouver en garde à vue au poste de gendarmerie.

Ainsi, ils bavardaient de chose et d'autre quand le chef de gare donna le signal de départ. Le train se mit en marche. Mais déjà à la sortie de Granville, Guillaume-Marie Pellerin dut ralentir, car un paysan avait allumé un grand feu dont la fumée obscurcissait la voie. Comme il était toujours possible de rencontrer du bétail sur les rails, il valait mieux faire attention. Tout de même, ce petit retard exaspéra Gaullaume-Marie qui était un cheminot d'une ponctualité sans faute.

On pourrait se demander d'où lui venait ce besoin d'être infailliblement à l'heure, ce sur-moi impitoyable. Eh bien, ce n'était pas l'éducation sournoise qu'exerce le métier de conducteur de locomotive, c'était sa réaction très personnelle et inconsciente à la défaillance de sa naissance. Fils naturel d'une femme de mauvaise vie qui s'était retirée dans un trou de campagne près de Nantes, il avait toujours voulu réparer la faute de son existence par une vie exemplaire.

Pendant ce temps, Albert Mariette avait l'occasion de réfléchir aux coïncidences, aux valeurs extrèmes parce que ses contrôleurs avaient découvert, au cours d'une seule heure, quatre passagers sans billet valable, ce qui en faisait beaucoup. Surtout une vieille dame au regard inoffensif et du nom d'Alvarez l'avait impressionné. Elle déclara vouloir voir une dernière fois ses enfants à Paris, avant de mourir. N'ayant pas de quoi payer son trajet, elle n'y réussirait certainement pas; on allait l'évacuer au Mans ce qui provoquerait encore du retard, car il faudrait s'expliquer de long en large avec la police.

Par conséquent, le train prit de la vitesse après la dernière gare pour pouvoir arriver à l'heure: l'arrivée était prévue pour 15 heures 55. Pellerin, conducteur expériencé, ne prit pas trop de risques en accélérant, entre Versailles Rive gauche et Montparnasse il pensa pouvoir freiner à temps puisque le train était équipé de freins modernes Westinghouse. Hélas! Quand il actionna le levier de freinage, les freins ne répondirent pas; même le frein d'urgence que Mariette essaya d'actionner, mais trop tard, ne fonctionna pas.

C'est ainsi que l'accident fatal se produisit: les seuls freins de la locomotive ne suffisant pas, celle-ci écrase les heurtoirs du quai, traverse la gare, la terrasse, perce la façade et tombe sur la station du tramway rue de Rennes, placée dix mètres en contrebas.

Le reste est vite raconté: dans le train, il n'y avait que cinq blessés parmi lesquels un patron-aubergiste et une jeune femme dont le portrait se trouvait dans «Modes et Travaux». Le conducteur Pellerin fut condamné à deux mois de prison et à 50 francs d'amende, le chef de train à 25 francs; la Société des Chemins de fer de l'Ouest paya l'enterrement de Mme Aguilard et versa une petite rente aux enfants de Marie-Augustine. Son mari était ivre-mort le jour de l'enterrement de sa femme et par la suite il  s'extasiait souvent sur la photographie signée dont la Société lui avait fait cadeau.
 
 

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LA PETITE VIEILLE
 
 
I

11 septembre. La journée avait mal commencé: René l'avait battue parce qu'il ne pouvait plus trouver sa pipe. Il l'accusait de l'avoir égarée. En plus, son petit garçon était tombé malade pendant la nuit. Il avait un peu de fièvre. Mais Mathilde n'avait pas le choix: elle laissa Balthasar au lit en espérant que son mari ne boirait pas trop et s'occuperait de l'enfant. Elle prit son foulard et sortit à six heures moins le quart. Arrivée devant la porte du bistrot, elle fut surprise de constater que la café était encore fermé, et quand Mathilde frappa, personne ne répondit, la salle derrière les vitres un peu sales resta obscure. La patronne, toujours méfiante, lui avait refusé la clé du bouge; ainsi, il fallait attendre qu'elle se réveille enfin et ouvre la porte.

A cette heure matinale, la rue du Temple était encore déserte, une pluie fine commença à tomber. Heureusement, peu après six heures et demie, un homme qu'elle connaissait bien pour l'avoir appelé au secours plusieurs fois, l'agent Groscaillou, passa devant la maison et s'arrêta, voyant Mathilde qui grelottait de froid.

«Qu'est-ce tu fais là, Mathilde?

- J'attends qu'elle m'ouvre enfin, la vieille!

- Comment, c'est pas encore ouvert?

- Tu vois bien, elle doit dormir sur ses deux oreilles. C'est la première fois que ça m'arrive.

- Attends, je vais frapper à la fenêtre de sa chambre, sur la cour.

- J'ai déjà essayé, elle ne répond pas.»

Groscaillou qui trouvait bizarre ce brusque changement d'habitudes de la patronne, traversa néanmoins l'allée sombre pour entrer dans la cour intérieure. Il n'y avait personne, et derrière les portes de l'écurie, on entendait les chevaux piétiner le foin. Dans l'appartement de Madame Thérèse, au rez-de-chaussée, il n'y avait pas de lumière, et quand il l'appela, rien ne bougeait.
Mathilde qui l'avait suivi, lui dit:

«Tu vois bien, elle n'est pas là.

- C'est curieux... Elle est tellement près de ses sous, elle ne va pas se balader comme ça. Je n'y comprends rien.

- Et si on forçait une fenêtre?

- Pour se faire engueuler ensuite? Tu n'y penses pas!»

En effet, Groscaillou n'avait pas la moindre envie de prendre ses responsabilités et de faire quoi que ce soit sans l'autorisation de son supérieur.

«Attends-moi ici, je passerai au commissariat.»

Il revint après un quart d'heure, portant un énorme trousseau de clés, et avec un monsieur rondelet, de taille moyenne, moustachu et souriant vaguement. C'était le commissaire.

«On verra bien, dit-il. Qui est cette femme?

- C'est Mathilde, serveuse au Matou châtré, répondit Groscaillou.

- On entendra votre déposition au commissariat, tout à l'heure. Groscaillou, essayez d'ouvrir cette porte.»

L'agent se mit à l'oeuvre, essayant une clé après l'autre, sans succès.

«Je ne suis pas bon cambrioleur», s'excusa-t-il. Le commissaire, de plus en plus impatient, donna un coup sec à la porte qui céda.

«Con! Elle n'était pas fermée!»

En effet, on avait oublié de fermer la porte de la cour, ce qui, Mathilde le savait, n'était jamais arrivé avant. Les deux hommes entrèrent dans le couloir qui menait au bistrot et Mathilde derrière eux, non sans entendre qu'elle ne devait toucher à rien. Dans la maison, un silence complet. Lorsque le commissaire ouvrit la porte de grande salle à peine éclairée par la lumière du jour, il vit, derrière une table, la patronne. Elle était par terre, étendue sur un grand drap blanc, la jupe retroussée et le crâne défoncé.
 
 

Groscaillou se gratta la tête. Ce n'était pas joli. Mathilde avait envie de vomir en voyant le sang déjà coagulé qui était répandu sur la nappe et le plancher. Le commissaire ne se prononça pas. La salle était bien rangée; hier soir, avant de partir, Mathilde avait lavé les verres et les avait mis sur les étagères derrière le comptoir, sa patronne détestant le désordre. Seule une bouteille gisait par terre, à côté de la morte.

«C'est avec ça qu'on l'a tuée, constata Groscaillou.

- A voir, répliqua son chef.

- C'est quand même curieux..., dit Mathilde.

- Quoi donc?

- Qu'on ait mis une nappe par terre, avant de l'assommer.»

Embarrassée par la pose impudique de la vieille, Mathilde se baissa pour remettre la jupe de sa patronne et couvrir ses jambes. Le commissaire le lui défendit:

«Ne touchez pas! Groscaillou, avertissez la technique.»

L'agent sortit, soulagé, et le commissaire se tourna vers Mathilde.

«Je pense que vous avez des choses à nous raconter, ma fille. C'est depuis longtemps que vous travaillez au Matou châtré?

- Depuis deux ans, monsieur.

- Ce n'est pas gênant, pour une jeune femme comme vous, de servir dans un bistrot mal famé?

- Comment mal famé, c'est un bistrot comme un autre.

- Avec un clientèle de voyous de toute sorte...

- Qui se comportent comme il faut, du moins ici. Avec Madame Thérèse, on ne se permet pas d'indécences.

- Elle avait la dent dure, je suppose.

- Comme tout le monde ici, il faut se défendre.»

Le commissaire soupira tout en gardant son sourire. Il connaissait le quartier derierre les casernes de la Part-Dieu, les gens qui vivaient au jour le jour, constamment à la chasse d'un gagne-pain. Un ange passa.

«C'est quand même curieux, reprit Mathilde.

- Quoi?

- La nappe. Pourquoi l'avoir mise sur une nappe?»

Elle se baissa malgré l'interdiction. «Non, ce n'est pas une nappe. Le tissu est assez épais. Je suppose que l'assassin a voulu la transporter ailleurs.»

Mathilde souleva un coin du tissu. Et elle pâlit. Sous la couverture, par terre, gisait la pipe de son mari. Elle la reconnut sans aucun doute.
 

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II

Elle fit retomber la couverture pour cacher aux yeux du commissaire l'objet qui trahissait la présence de René. Non, ce n'était pas nécessairement une preuve que René avait participé à l'assassinat; il aurait pu perdre la pipe quelques heures avant, lors de sa visite habituelle. Elle se rappelait que ses copains et lui avaient bu énormément et fait un vacarme à réveiller les morts. Il était possible qu'il avait perdu sa pipe à ce moment-là, sans s'en apercevoir, ivre comme il était déjà. Et Balthasar, qui était seul à la maison! Non, il y avait Madame Trochu qui, pendant la soirée, regardait de temps en temps après son garçon. La fureur qu'elle avait ressentie à voir ce mari fainéant se soûler, pendant que son enfant restait seul, revint tout d'un coup. La patronne l'avait comprise et essayé de la calmer: Les hommes sont comme ça!

Ses réflexions devaient se dépeindre sur son visage, car le commissaire lui demanda:

«A quoi pensez-vous, ma fille?»

Mathilde se leva.

«Pourquoi l'a-t-on assassinée?

- Bonne question. L'inspection de la maison nous le dira peut-être. Où cachait-elle son argent?

- Aucune idée.»

C'était vrai: il s'agissait probablement d'un crime crapuleux, et la petite vieille n'était pas pauvre, même si, pour cause d'avarice, elle dépensait - avait dépensé - le moins possible. Son bistrot devait lui rapporter, et les chambres sous le toit qu'elle louait. Et quelqu'un lui avait dit qu'elle était propriétaire d'une autre maison dans le quartier. Où avait-elle caché son fric? Probablement sous son matelas...

«Je me demande pourquoi on a voulu la transporter ailleurs, dit-elle. Pour cacher le crime? Ça ne rime à rien.

- Vous avez des idées intelligentes, ma fille. J'irai jeter un coup d'oeil dans sa chambre. Elle est où?

- Là-bas.»

Le commissaire s'avança dans le couloir. Dès qu'il eut le dos tourné - c'était le moment ou jamais - Mathilde, d'un geste rapide, prit la pipe sous la couverture et la cacha dans la manche de sa robe. Mine de rien, elle suivit le commissaire.
 
 
 
 

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