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              PETITE REMARQUE SUR LE REGARD

                  A l'occasion de Robert Chasles

 

                  L’image est assez connue: jeune femme ou vieille sorcière? Même si, aujourd’hui, un certain nombre de
                  mécanismes trompe-l’oeil est fort bien éclairci, le phénomène reste inquiétant. Au fait, il n’y a rien qui trompe,
                  dans ce dessin. Il y a des traits noirs et des surfaces sombres, et tout le reste, c’est l’affaire de notre
                    interprétation. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’objet du regard, c’est le regard lui-même ou, plus
                  précisément, ce qui se passe dans nos têtes quand nous regardons.

                  Le quotidien ne connaît pas cette insécurité. La plupart des cas, nos interprétations suffisent pleinement pour
                  nous faciliter la vie, pour nous permettre de dire: «voilà la réalité». Tout ce que nous voyons nous crie: «J’existe.
                  Je suis réel. Tu n’as qu’à me toucher.» Généralement, ce réalisme naïf est justifié par la solidité de l’expérience.
                  D’où vient-elle? D’une part, de la pratique d’exister: «Quand on veut passer par une porte, il faut tenir compte du
                  fait qu’elle a un cadre dur.» comme dit le père de l’Homme Disponible de Musil. On s’habitue, et ce sens des
                  réalités est bien utile. D’autre part, nos idées sur ce qui existe ou pas n’ont jamais passé un test quelconque;
                  elles nous viennent des autres humains et ne sont que les idées reçues d’un groupe social, ses mythes, ses
                  clichés, ses façons de voir fossilisées.

                  Il est impossible de s’en défaire. Dans un article récent, deux journalistes tout à fait bien pensants et
                  bienveillants essaient d’expliquer les difficultés qu’ont les Anglais de maîtriser la crise de la vache folle et la fièvre
                  aphteuse. C’est plus fort qu’eux: toute la panoplie des stéréotypes revient à partir de la phrase disant que le
                  «New Britain est restée sous beaucoup d’aspects la vieille Grande Bretagne»: les Anglais sont  «une nation de
                  boutiquiers» comme disait Napoléon, «dont le seul motif», d’après Henri Heine, «est l’égoïsme», ils travaillent à
                  la va-vite et ne savent pas cuisiner. Cette explication est constituée de citations déclenchées par une petite
                  phrase toute faite qui s’est glissée dans le texte. L’image est une image est une image... qui vient de très loin.

                  Puisqu’on ne saurait pas s’auto-contrôler à chaque instant, j’aime bien les textes comme celui de Robert
                  Chasles: en montrant l’image incertaine, changeante de ses personnages, c’est le regard lui-même qui devient
                  le sujet de la narration. Et son moyen le plus important: la parole qui ne parle jamais sans juger.

                  Je pense mieux comprendre maintenant pourquoi Des Frans et Silvie essaient désespérément de se justifier
                  sur tant de pages. Le pire n’est pas de regarder; c’est d’être regardé. Et pourtant c’est le seul moyen d’exister.