les tiroirs. début d'un roman

 

 

I

 

Normalement, ils mettent des poteaux indicateurs partout, avec le kilométrage exact, et il est impossible de se tromper sur une route française. Mais là, en rase campagne avec vue sur les Vosges, à ce croisement de deux départementales ou cantonales, il n’y avait rien, pas la moindre petite indication du village que je cherchais. Ubelheim refusait d’être découvert par moi. A droite ? A gauche ? Tout droit ? Tout de suite se déclencha la bataille habituelle dans ma tête, mes maris se disputaient sur le chemin à prendre. Georg ne dit rien, il m’aurait conseillé d’avancer, sans doute. Mariàn me proposa carrément de rebrousser chemin; il avait toujours été le plus original des trois. Heureusement, une nonne avec une coiffe blanche fit son apparition, sortant droit d’un bosquet situé à une centaine des mètres, et chemina lentement dans ma direction.

– Pardon, madame...

Je ne savais pas comment il fallait appeler les sœurs religieuses, et elle eut le reflexe de ne pas remarquer cette apostrophe mal choisie, ou peut-être ne m’avait-elle pas entendue, car elle continua sans se retourner vers moi qui roulais au pas à côté d’elle. Enfin, j’avais baissé complètement la fenêtre droite de ma voiture et je criai:

– Pardon...

Cette fois-ci, elle s’arrêta et me regarda avec méfiance. Son visage, à moitié ombragé par la coiffe, était tout à fait lisse, sans rides; c’était un masque. Elle portait un panier avec des champignons qu’elle avait apparemment cueillis dans la petite forêt.

– Ubelem ? Ubelem ? Le ciel vous guidera, mon enfant.

Ça me faisait une belle jambe. Mais soit que je l’avais sérieusement offensée, soit qu’elle n’avait aucune idée où pouvait nicher ce patelin, elle reprit sa marche en faisant siffler ses poumons. J’avais tout juste le temps de lui faire part de mes connaissances en botanique:

– Il y a un gyromitre parmi vos morilles, là, dans votre panier.

Avertissement auquel elle ne daigna pas répondre. Mais il fallait prendre une décision. Malgré les remontrances de mes maris qui déclarèrent unanimement que je n’avais aucune idée de la géographie – ce qui était vrai – je continuai simplement sur la route où j’étais de toute façon, dans l’espoir d’arriver quelque part. Dans mon rétroviseur, je vis disparaître la nonne à l’horizon, et toujours rien, même pas un tracteur dans les champs couverts de maïs. Les plantes formaient maintenant deux murs qui me coupaient la vue, et je suivis la route étroite qui, derrière un dernier virage, descendit brusquement dans une petite vallée au fond de laquelle je découvris un village d’une cinquantaine de maisons sagement groupées autour d’une petite église blanche. Samuel jubila:

– Tu l’as trouvé, Franziska ! C’est Ubelheim, sans doute !

Et il avait raison, mon premier. Il avait toujours eu raison, c’est ce qui l’avait rendu insupportable. A l’entrée du village, une pancarte fabriquée main indiquait «Ubelheim» et je tombai tout de suite sur une placette avec une fontaine à colonne de grès rouge. Il n’y avait personne, mais on pouvait au moins se garer et arrêter le moteur. Ce qui me surprit, c’était le silence complet. Je n’avais jamais entendu le silence, alors là, je compris ce que c’est : en descendant, j’entendis ma propre respiration. C’était inquiétant. En face, une maison à colombage, un restaurant, car une carte sous verre offrait un plat du jour à quinze euros, une tarte à l’oignon à douze, et un «menu touristique» à vingt. Tiens, il ne faut jamais se réjouir trop tôt. Même dans ce bled, il y a des touristes. Comme moi, finalement. Mais c’était fermé. Normal, à quatre heures de l’après-midi. Juste à côté, avec la façade tournée vers un petit chemin, la mairie, dotée d’une tour octogonale et d’une entrée vitrée, fermée elle aussi;  j’essayai d’ouvrir la porte, en vain. Il n’y avait personne dans la rue ni sur la place, et la maison d’en face, grise et un peu délabrée, avait les volets verrouillés. Je décidai donc de sillonner dans les rues qui partaient de la place pour trouver la petite maison de vacances que, grâce à Internet, j’avais louée pour quinze jours et dont l’adresse «Chemin des feuilles mortes» m’avait charmée. Après les premiers moments passés dans cette bourgade, j’étais certaine d’une chose : ici, entre des coteaux couverts de prés, de champs de maïs et, ci et là, de petites forêts sans prétention, je trouverais le calme dont j’avais besoin.

En effet, la rue n’était pas difficile à trouver. Quand j’ouvris la porte du petit jardin qui entourait la maison, un brusque coup de vent me fit frissonner un peu, ce n’était plus l’été. J’espérai pouvoir mettre en marche le chauffage, je suis frileuse. Mais avant de descendre à la cave, avant de sortir à nouveau, de prendre mes bagages dans le coffre de la voiture et de ranger mes affaires, je devais de toute urgence me rendre aux toilettes. Du premier coup d’œil je constatai qu’il n’y avait pas de rouleau de papier, mais que le propriétaire m’avait laissé un tas de journaux soigneusement coupés à la bonne dimension. C’était ça au moins, je pourrais m’approvisionner plus tard. Il n’y a pas lieu plus pratique pour la lecture des journaux: je lisais donc et j’appris pas mal de choses.

Dans une commune voisine, un jeune de seize ans avait été blessé par l’explosion d’une grenade en tondant le gazon de chez ses parents; sa tondeuse s’était arrêtée tout d’un coup et quand il voulut voir pourquoi elle était bloquée, paff! la grenade partit. On ne savait toujours pas qui avait placé l’objet dans le jardin et pourquoi. A Valentigney, dans le Doubs, une élève s’était électrocutée en faisant l’amour avec son copain dans le local d’un transformateur. En gare de Strasbourg, un voyageur avait perdu un doigt quand la portière de son wagon s’était fermée brusquement au départ du train; on avait pu recoudre le doigt deux heures plus tard. Et encore une histoire d’explosifs: en Allemagne, des milliers de crapauds étaient morts d’une maladie bizarre, leur corps se mettant à gonfler jusqu’à l’explosion, puis alors on trouvait leurs entrailles à un mètre à la ronde. En effet, c’était curieux, horrible. Je n’aime pas tellement les crapauds, mais cette histoire me dégoûtait un peu. Même avec ma formation de professeur de science nat. Samuel me conseilla de feuilleter le reste des coupures et je constatai que, pendant mon séjour, j’aurais assez d’articles à parcourir, je n’aurais qu’à choisir. Seulement Georg me fit la remarque que j’avais très pitié des animaux et très peu des humains, ce qui est vrai, mais seulement quand je lis les journaux.

Si vous voulez savoir ce que je pense vraiment de ces crapauds dégoûtants, vous n’avez qu’à cliquer ici et lire le chapitre où je ferai un cauchemar.

La chaleur humaine me faisant défaut, j’avais hâte de descendre à la cave, mettre le chauffage en marche. A mon grand étonnement, j’y réussis, mais il faudrait encore deux ou trois heures avant que la température dans la maison soit acceptable. Je décidai donc de vider ma voiture. En sortant, je vis derrière la grille du jardin un vieux monsieur rond et en cravate rose, dégageant une petite odeur de transpiration rancie et qui ne faisait rien sauf regarder de mon côté. Je lui fis un bref bonjour, mais il daigna pas répondre. Cela devait être un gros légume, un notable d’Ubelheim, un ancien ministre de l’Éducation nationale peut-être, quelqu’un qui pèse ses mots ou qui garde des secrets d’État inavouables, bref, un homme important. N’importe, il me laissait travailler. Sa maison, toute pareille à la mienne, était encore plus fermée que sa bouche: tous les volets étaient clos. Son terrain était protégé par une haute enceinte en bois à créneaux par lesquels le vieux me visait.

Dans l’autre sens, par contre, on avait la vue libre. Une prairie s’étendait jusqu’à la crête de la colline et sur le point le plus haut s’élevait un chêne sous lequel des vaches faisaient la sieste. Voilà pourquoi il y avait tant de mouches bourdonnant dans la cuisine, petits animaux hystériques en quête d’un point sur lequel se poser un moment, pour recommencer leur vol indiscipliné.

En ce moment, deux hommes traversaient le champ, en bleu de travail et munis de bêches. Arrivés près de la grille, ils me saluèrent et se mirent à creuser un cercle de trois mètres environ et profond de dix centimètres. Le voisin, le vieux à la cravate, curieux comme moi, s’était déplacé derrière une autre ouverture de sa palissade pour voir comment ils s’y prenaient. Apparemment, ils avaient seulement l’intention de marquer un endroit sur le champ, car, ayant terminé leur travail, ils se replièrent derrière la colline et laissèrent un cercle de terre fraîchement retournée. Ça devait être le commencement d’un puits ou d’un abreuvoir pour les vaches, mais Mariàn pensait qu’il s’agissait d’un trou pour y planter un arbre qui ferait pendant à celui sur la côte. Je lui dis que c’était une idée bien romantique et que les agriculteurs avaient autre chose en tête que d’embellir le paysage. Pendant tout le reste de journée, Mariàn ne prononcerait plus mot, serait aigri. J’étais donc seule avec mes deux autres, ce qui promettait pour la nuit. En général, il s’exprimait longuement pendant mes rêves quand il s’était tu durant la journée. Le commentaire de Samuel ne se fit pas attendre:

– Tu aurais dû leur demander au lieu de te disputer avec Mariàn.

C’était vrai. Pourquoi n’avais-je pas demandé aux ouvriers ce qu’ils fabriquaient là ? Tout d’abord, parce que cela ne me concernait pas. Le propriétaire du champ pouvait en faire ce qu’il voulait. Mais aussi, parce que je m’étais déjà habituée au silence pesant sur ce village. Et troisièmement, parce que ce trou inachevé me proposait une charmante devinette. Un trou, c’est toujours prometteur, je suis un chat qui ne peut pas résister à la tentation, au risque de me trouver au fond du trou en fin de compte. Mon voisin, lui, ne semblait pas partager mon penchant pour la recherche inutile, il avait déjà disparu dans sa maison. J’entendis claquer la porte. Le fumet n’était plus dans l’air.

Il faisait un beau soleil d’après-midi, et malgré la fraîcheur, je traînais. Au fait, je n’étais pas pressée, j’étais en vacances perpétuelles, et pour la première fois depuis des années, je n’avais rien à faire, plus de copies à corriger, plus de cours à préparer, plus de remplacement dans une classe que ce prof de passage n’arrivait pas à intéresser. Je ne dirai plus jamais des vérités de la palice à des jeunes qui ne les croient pas, à juste titre: ils seront forcés de trouver les leurs.

Néanmoins, il fallait que je rentre mes bagages et que fasse quelques courses. D’abord les courses, c’est moins fatigant.

Je descendis le chemin et je tournai machinalement à gauche – aucune chance pour mes anciens maris de discuter sur la question quelle rue je devais prendre. On ne pouvait pas se tromper d’ailleurs. Sur mon chemin, je trouvai, dans un abribus, un plan du village qui indiquait le centre de commerces. La rue longeait sur sa droite un vaste terrain vague, le fond de la vallée parcourue par un minuscule ruisseau, probablement le reste d’un vieux marais asséché, un vaste terrain en friche entouré des maisons sur les collines qui regardaient ainsi ce centre vide bordé de quelques ormes. Une centaine de mètres plus loin, une autre rue, surélevée et bâtie à gauche seulement, coupait le terrain, une station de service abandonnée, une superette-bureau de tabac-teinturerie-papeterie-boulangerie-quicaillerie-boucherie et un petit café. J’entrai dans le magasin où j’étais la seule cliente, et remplis un sac en plastique de pain de campagne, de café, de beurre, de fromage, payai et me tournai vers le petit café dont l’enseigne m’intriguait: «Café de la femme à barbe».

A l’intérieur, deux hommes étaient assis au bar, les mêmes que j’avais vus tout à l’heure dans le champ derrière le jardin. Ils buvaient l’un un pastis, l’autre, de type maghrébin, un thé, fumaient et bavardaient avec la patronne dodue qui, sans quitter sa place, me demanda ce que je voulais. Un demi, j’avais soif. Pendant qu’elle s’affairait, je regardais les murs jaunis de la localité sur lesquels trois photos en noir et blanc se cachaient plutôt derrière une couche épaisse de fumée brune. Je n’arrivai pas bien à distinguer ce qu’elles représentaient. La patronne vit mon regard et, quand elle m’apporta mon verre, en essuyant la table :

– La femme à barbe, mon arrière-grand-mère. Elle était déjà tenancière du café, au début du siècle dernier. A cette époque, la café était sur la place de l’église, pas ici.

– Elle était vraiment barbue ?

– Magnifiquement, regardez vous-même.

En effet, en m’approchant des photos, je vis une femme énorme – elle devait peser cent kilos pour le moins – dont le visage grossier était inondé d’une barbe noire qui lui montait jusqu’aux oreilles.

– Elle en était fière, vous savez !

J’essayai de la faire rire :

– Vous ne lui ressemblez pas beaucoup.

– Non, bien sûr. Ma mère était sa petite fille d’adoption, elle avait adopté ma grand-mère. Elle était mariée, mais elle n’a pas eu d’enfants elle-même. Vous ne venez pas de la région ?

– Je suis Allemande.

– Ah bon. Florence.

Je ne compris pas tout de suite qu’elle s’était présentée. Elle était sympathique, je répondis donc :

– Franziska. Je suis prof de science nat et de français.

– Ici, les profs n’ont qu’une seule matière.

Les deux hommes quittèrent l’établissement et, seule avec la femme derrière la bar, je commandai encore un demi. Quand elle me l’avait apporté :

– Elle a eu pas mal d’ennuis à cause de sa barbe, tout de même. D’abord, tout le village était contre elle. Ça effrayait les enfants, excitait les femmes et faisait bander certains hommes : barbare, moche, grossier, pervers, on aura tout vu !, vous voyez ce que je veux dire. Mais elle était une baroudeuse ! Pas facile d’avoir raison d’elle. Je vous raconte la vie de Clémentine ?

– Elle s’appelait Clémentine ?

– Ben oui, Clémentine Delait.

Je lui indiquai la chaise à côté, et elle commença.

– Elle était née dans un hameau près d’ici, en 1865, et a vécu une enfance tout à fait normale, mais à dix-huit ans, elle avait déjà une petite moustache, une barbichette pas désagréable à voir, car elle avait la peau brune. Ça lui aurait donné l’air d’un lieutenant prussien de la garnison de Mulhouse, comme on en voyait de temps en temps dans les environs, si elle n’avait eu la poitrine et les hanches assez  fortes. A l’époque, les hommes aimaient cela. Elle était donc belle fille et elle se maria à l’âge de 19 ans à un boulanger-pâtissier qui la faisait travailler du matin au soir, mais qui aussi lui permettait de manger tartes aux myrtilles, quiches, gâteaux aux prunes, flammkuechle, tant qu’elle voulait, surtout le soir quand il était déjà couché. La meilleure façon, disait-il, de l’en dégoûter. Mais chez elle, la recette infaillible de tous les pâtissiers ne fonctionnait pas, et elle développa un appétit d’ogre, probablement parce qu’elle s’ennuyait royalement. Au fait, la vie au village c’était barbant, rasoir. A force de s’empiffrer toute la journée, elle prit d’abord du poids, puis une pilosité abondante. Elle avait des poils partout, pas seulement au visage. Cela n’aurait gêné personne, certainement pas son poivrot de mari qui ne s’intéressait plus tellement à sa femme. Seulement le curé du village lui conseilla de se raser, car « la barbe ne sied pas à la femme, et chacun doit rester à l’endroit que Dieu lui a indiqué ». Elle s’y plia et piqua la lame de rasoir à son mari qui en avait de moins en moins besoin, le vin ayant l’effet contraire sur lui : il diminua à vue d’œil et perdit ses cheveux. Petit, le visage ridé, les cheveux épars soigneusement répartis sur son crâne pâle, la moustache pendante, comme rongée par des vers, maigrichon, il faisait triste figure à côté de sa femme exubérante, un vrai triomphe de vitalité vorace.

Entre-temps, elle avait ouvert son café. Et un beau jour, le gros Pinchon qu’elle aurait presque épousé mais qui l’avait refusée et finalement préféré prendre une Allemande venue de la Forêt Noire; car il était dans le bois et vendait ses troncs d’arbres à une scierie allemande, le gros Pinchon alors lui proposa un pari, probablement pour montrer qu’il s’était enrichi. Elle n’oserait jamais, dit-il, se laisser pousser la barbe, et comme il lui offrit 500 marks, Clémentine accepta le pari. C’était beaucoup d’argent. Quelques semaines plus tard, au dépit de Pinchon, elle fut propriétaire d’une barbe et d’une petite fortune.

C’est alors que les embêtements commencèrent à foisonner. Tout d’abord, notre sainte mère l’Église protesta contre l’insolence perverse et défigurante plantée au milieu du visage, contre la violation des lois de la nature et du ciel. Ensuite, monsieur le maire s’opposa à cette provocation de la gente masculine et menaça de fermer le café, ce qui était bien sage, car son propre bistrot perdait des clients, à commencer par le mari de Clémentine qui buvait chez lui maintenant, à moindre frais. Et quand le journal de Colmar eut publié un article aigre-doux sur la femme à barbe, photo à l’appui, les affaires du maire tournèrent à la catastrophe ; le café de Clémentine était plein à craquer, il y avait même des touristes venus de l’autre côté du Rhin, tandis que sa boîte à lui sombrait, il fallait faire quelque chose. Il écrivit donc une lettre respectueuse au commandant de la garnison, une autre pleine de bassesses à monsieur le président qui envoya, pour vérification, un agent de police. Celui-ci fit des remarques désobligeantes, mais se vit hors d’état d’interdire à la bonne femme de porter la barbe ; le cas n’était pas prévu par la législation de l’empereur à Berlin.

Les emmerdements furent d’ailleurs du plus bel effet : Clémentine se rebiffa et comprit que, la première fois dans sa vie, elle avait le choix, qu’elle aurait quelque chose à décider elle-même, son mari la soutenant veulement et seulement parce que le commerce marchait bien. L’article de Colmar avait fait du chemin, des journaux français parlèrent de Clémentine, selon leur tendance, évidemment. Le Petit Journal publia un dessin sur la Une et vanta, à l’intérieur du magazine, les prouesses d’un produit faisant pousser les cheveux. La Croix condamna l’impie, la Libre Parole s’étonna du bruit non mérité qu’on faisait autour de cette Juive alsacienne, et l’Aurore chanta les louanges de cette femme courageuse qui avait osé s’opposer aux agissements de l’occupant de l’Alsace-Lorraine. Plus tard, Clémentine reçut même une lettre qui avait passée la censure allemande, de la part d’une dame qu’elle ne connaissait pas, une certaine Madeleine Pelletier, qui la félicita d’être restée vierge, d’avoir embrassé la cause des femmes et d’avoir mis des vêtements masculins, une idée que Clémentine n’avait pas encore eue, mais qu’elle voulut réaliser sur le champ pensant que son commerce n’en souffrirait pas.

Il va de soi que la police lui interdit strictement ce déguisement malhonnête qui était propre à semer le désordre, la révolte et l’irrespect. Va pour la barbe, on ne peut pas combattre la nature hirsute, le pantalon c’est la révolution. Après quelques vaines tentatives de faire fléchir le gouvernement, elle se résigna et remit sa robe. Les années passèrent d’abord doucement, puis la Grande Guerre dévasta l’Europe, ruina Pinchon, le café de Clémentine et la boulangerie de maître Delait qui en mourut.

Se retrouvant veuve, elle eut son histoire d’amour.

C’était une petite nièce de sept ans, Céline, dont le père, un lointain cousin, était resté sur le chemin des Dames, et dont la mère, maigrichonne et souvent souffrante, avait déclaré que désormais, elle ne pourrait plus s’occuper de son rejeton ; cette fille moche, phtisique et riante par miracle fut sa deuxième vie. Elle avait réchigné à la recevoir d’abord, ne sachant pas comment la nourrir avec le trois fois rien qui lui restait après la faillite du café. Mais un jour d’été, sa nièce frappa à la porte, vêtue d’un gros manteau trop chaud pour la saison, transpirante, puante après trois jours de marche, affamée et timidement souriante, dotée de ce sourire invincible qui vous dit que quelqu’un a choisi la vie et s’y agrippe farouchement. Il n’y avait pas moyen de la refuser. Vaincue, soupirant, Clémentine lui offrit son toit.

Florence dut s’interrompre, car c’était apparemment un homme important qui entra.

– Juste un demi, commanda-t-il. J’ai eu une opération difficile. Le cheval de Duperret.

Le vétérinaire. Ce qui était curieux, c’était que, après avoir reçu son verre, il sortit une règle de sa poche et mesura la hauteur de la boisson dans son verre. Il sembla satisfait, me jeta un bref regard interrogateur et dit en soulevant le petit objet en plastique : « Flexible ! Incassable ! », but son verre, empocha la règle, mit deux euros sur le comptoir et sortit. Florence revint à ma table.

– Clémentine se rendit bientôt compte que la petite l’avait subjuguée. Elle aimait cette jeune fille qui trouvait sa barbe simplement drôle. Mais comment joindre les deux bouts ? Elle se souvint d’une proposition que le propriétaire d’un cabaret lui avait faite. Pendant deux ans donc, elle s’exhiba à la foire du Trône. un boulot qui n’était nullement à son goût, car le patron exigeait qu’elle se mette à nu, ne serait-ce que pour un tout petit moment, « pour prouver, disait-il, que vous êtes vraiment femme », et le public masculin qui s’égosillait la faisait rougir et lui donnait mal au cœur. Même après plusieurs mois, elle avait honte, même parmi les autres acteurs, la peau rouge à la peau blanchie, la géante qui boitait, les jumelles thaïlandaises qui n’avaient qu’une seule tête, et la négresse au cou allongé à laquelle il ne fallait surtout pas enlever les anneaux qui maintenaient le menton et qui devait danser le pilou-pilou en dodelinant de la tête – Clémentine n’acceptait ces humiliations que pour sa nièce qui s’appelait presque comme elle. En scène, le directeur du théâtre lui faisait chanter la vieille chanson de Thérésa :

Vous pouvez toucher, n'craignez rien
Ça n'vous rest'ra pas dans la main,
Touchez, voyez qu'c'est pas des frimes,
Et ça n'vous coût' que dix centimes.

Entrez, bonn's d'enfants et soldats,
Tâchez moyen d'fair'ployer c'bras :
On f'rait plutôt ployer un ar-be !
C'est moi que j'suis... la femme à bar-be !

 

Et il y avait des hommes qui prenaient les paroles à la lettre, qui osaient la toucher, et pas seulement la barbe. Ce n’était même pas sa chanson à elle, elle ne faisait que répéter ce que Thérésa, née Emma Valendon, avait chanté en 1865, un manque d’originalité qui la tracassait. Quand elle rentrait, tard dans la nuit, dans sa misérable chambre d’hôtel du 18e arrondissement, elle aimait contempler Céline qui dormait déjà et elle lui donnait un baiser furtif sur le front ; elle faisait attention de ne pas réveiller son chouchou.

Deux ans plus tard, elle retourna au pays et fit la tentative de rouvrir son café. Ça marchait tant bien que mal, on pouvait se tirer d’affaire ; à la campagne, la crise n’était pas aussi catastrophique qu’en ville. Céline grandissait à vue d’œil, devenait une jeune femme d’une vitalité redoutable – plus rien n’était resté de son malaise enfantin – avec un humour goguenard qui charmait. Clémentine, elle, vieillissait doucement et mourut en 1939, juste avant la seconde guerre, mais elle ne trouva pas le repos. Personne ne sait où est sa tombe, elle n’est nulle part, la femme à barbe n’est simplement plus là.

– Comment ça ?

C’est la pure vérité : Clémentine n’a jamais été enterrée. La nuit de sa mort, son corps disparut et personne ne l’a vu depuis. Les rumeurs ne se firent pas attendre. Un professeur de philosophie fit savoir que, grâce à la réunion des deux sexes qu’elle avait pratiquée pendant sa vie, le cadavre fut emporté dans l’au-delà, dans l’empire des idées, car elle aurait réalisé le vieux rêve de Platon selon lequel les sexes séparés par une mésaventure historique, se retrouveraient un jour pour ne former qu’un seul. Bien sûr, on ne le prit pas au sérieux, sauf l’administration scolaire qui lui interdit de divulguer de telles idioties en classe. Du moment qu’il avait promis de se taire sur son idée chérie, il pouvait continuer à donner des cours sans être embêté par son ministère, ce qui prouve qu’on peut être fou et enseignant à la fois. D’autres esprits, plus terrestres, se posaient simplement la question comment on avait pu enlever et transporter ce cadavre d’un poids considérable. On avait dû utiliser un camion ou une charrette, mais il n’y avait pas de traces, pas d’indices et personne n’avait rien entendu. C’est ainsi qu’elle s’effaça, s’évapora, comme si elle n’avait jamais existé, et les gens l’oublièrent vite, car, en 1939, ils avaient d’autres chats à fouetter... Voilà, c’est l’histoire de Clémentine, mon arrière-grand-mère.

Évidemment, la patronne ne m’avait pas raconté la biographie de son ancêtre de cette façon, le va et vient de la clientèle l’avait interrompue maintes fois, et j’ai aussi supprimé les commentaires de mes maris, puisque, cet après-midi, ils n’étaient pas en forme. Les voix ne sont pas toujours inspirées. Ou peut-être moi, les nombreux verres de bière que j’avais bus se faisaient remarquer. Après-midi ? Quand je regardai par la fenêtre, il faisait déjà nuit et j’avais loupé mes courses. Tant pis,  je rentrerais pour me coucher et remettrais mon installation à demain.

Il faisait frais, la vallée de l’autre côté de la rue s’était remplie de brouillard. Mariàn était sûr que je me tromperais de chemin, mais je retrouvai la maison sans problème. Mon voisin était là, derrière la grille de séparation, il m’attendait peut-être :

– Guten Abend.

Tiens, il parle allemand. Il a dû regarder la plaquette d’immatriculation de ma voiture. Incapable de changer de langue, je lui répondis en français :

– Bonsoir.

Et je me couchai tout habillée.

 

 chapitre

 

 

II

 

Non, je ne rêvais pas de Clémentine, cette nuit. C’était une vive dispute entre moi et mes maris concernant les crapauds explosifs, rêve déclenché par l’image d’une série presque interminable de crapauds sortant de la vallée humide du village et traversant la rue un à un, en ligne droite, se traînant, en geignant, en soufflant, s’arrêtant sur l’autre bordure, faisant des yeux ronds et vides et explosant ensuite. Je me mis à les compter : il y en avait 666, si je m’étais pas trompée. Pour vérifier, je regardai rapidement de gauche à droite, de droite à gauche.

– Tu es sûre ? demanda Mariàn. 666 ? Franziska, fais attention. Qui a de l’intelligence, se méfie, car ce nombre porte malheur.

– Je sais, ,je sais ! Le nombre de la bête ! pouffa Georg. Je respecte votre lecture, cher Mariàn, mais vous pourriez au moins citer correctement.

A cet endroit, mon rêve se brouilla et les crapauds continuaient à s’éclater en l’air. Mariàn, horrifié :

– Oh ! Franziska ! Discipline !

Je me racontai vite l’histoire de la princesse et de la grenouille pour me calmer les nerfs. Surtout ne pas se réveiller ! Mais dans cette histoire, il y avait aussi une explosion, au moment où la grenouille se transforma en prince charmant. Enfin, il me semblait.

– On voit là, reprit Samuel sur un ton docte, les effets néfastes de l’empoisonnement de la nature. L’industrie a systématiquement détruit l’environnement, et d’ici trente ans, il n’y aura plus de crapauds du tout.

– Ils ont donc protesté par un suicide collectif, ironisa Georg.

Je pouvais très bien m’imaginer les crapauds traumatisés par la menace d’une extermination à long terme. Mais de là à manifester leur mécontentement par une attaque kamikaze sur mon imagination susceptible, il faut le faire. Mais je ne pouvais plus m’arrêter. Je voyais les crapauds pleurnichards, je les voyais ouvrir la gueule, crier leur plainte d’une voix inaudible. A un moment :

– Qui a tiré ? cria quelqu’un.

Je n’avais rien entendu, mais les crapauds avaient disparu. Je sombrai enfin dans un sommeil profond.

Au réveil, il était déjà neuf heures et j’avais la gueule de bois. Tant pis, il fallait que je me change, que je vide la voiture, que je me fasse un café. Je sortis. Mon voisin était déjà à son poste et me dit son « Guten Morgen ! » auquel je ne répondis pas, mal habillée et mal coiffée que j’étais. J’avais hâte de rentrer les valises avec mes vêtements. Pendant que l’eau chauffait, je fis ma toilette, soulagée d’être présentable enfin. Je me préparai le café, du pain et du fromage, notai sur une petite fiche – j’en ai toujours dans mon sac – ce que je devrais acheter encore pour survivre. Je n’avais pas envie de faire beaucoup de cuisine, ce seraient donc surtout des plats cuisinés. Un Mammouth ou un Leclerc devait nicher quelque part dans les parages.

Je voulus quitter la maison quand, derrière la fenêtre du salon, un moteur commença à tonitruer à faire vibrer les vitres. C’était une camionnette qui transportait des outils, des tringles métalliques. Les deux ouvriers d’hier déchargèrent toute cette ferraille, et commencèrent à  monter une petite tour de forage à l’endroit qu’ils avaient marqué auparavant. Ah bon, on creuserait un puits. Le propriétaire de la maison serait charmé d’avoir le puits directement devant sa fenêtre. Puisque je ne verrais pas si vite la fin des travaux, je pouvais partir, ça allait durer un bon moment. J’aperçus, derrière sa palissade, le vieux bonhomme aux salutations allemandes. Je me demandais qui c’était.

C’était Mariàn qui eut la réponse :

– Tu ne te souviens pas ? Tu connais ce type, tu l’a rencontré, il y a très longtemps, très longtemps.

– Je le connais ? Tu es sûr ?

– Ben oui, il a beaucoup changé depuis. Normal.

– Je n’ai jamais été ici.

– Évidemment. Tu le connais, nous le connaissons depuis Berlin, quand nous avons fait des études, et il est Allemand.

– C’est qui ?

– Je ne me rappelle plus son nom, mais il était dans tous les journaux. Tu te rappelles ? La mort de Benno. Je te raconterai.

C’était un garçon timide, né d’un père plombier et d’une maîtresse de maison qui n’arrêtait pas de dépoussiérer les meubles, d’astiquer le plancher et de repasser le linge. Dans sa jeunesse, il rêvait de longs voyages en avion, dans des pays lointains qu’il s’imaginait être exactement pareils au sien. Ce qui était fascinant, c’était le déplacement qu’on faisait pour arriver en pays de connaissance. Il aimait aussi jouer avec son kit électrique, essayer toutes les recettes du manuel, construire par exemple un petit moteur qui tournait jusqu’à l’épuisement de la batterie, c’est bien de voir fonctionner les choses, et de sa chambre, régulièrement contrôlée par sa mère, il avait rangé avec soin tous ses petit jouets mécaniques sur des étagères. A l’école, il n’était pas brillant, tant pis, mais il faisait ses devoirs sans réchigner. Avec lenteur, pourtant. Il avait toujours besoin de beaucoup de temps, il ne fallait le brusquer. Son père avait voulu faire de lui un artisan, mais il devint flic.

– Comment sais-tu tout cela ?

– Je construis. Il ne fit pas carrière, ce qui le chagrinait, puisqu’il était fervent et tout à fait content de cette organisation qui lui disait ce qu’il avait à faire. C’était réfléchi, réglé, régulier, l’ordre qu’il fallait, ça fonctionnait. D’ailleurs, les gens dans la rue étaient d’accord, ne voulaient pas autre chose, ils avaient marre des aventures du passé. Karl-Heinz – je me souviens de son nom, à présent – s’était marié entre-temps, il avait épousé une petite vendeuse qui lui tenait l’appartement en ordre e qui permettait, le dimanche, qu’il fasse rouler son train électrique au salon. Il était satisfaisant de voir les locomotives suivre les rails qui occupaient la pièce entière, de les voir disparaître sous une armoire et resurgir comme d’un tunnel, pour terminer leur course circulaire dans la gare au milieu tapis. Un rêve de garçon que Heinz avait réalisé avec ses premiers traitements de fonctionnaire.

C’est alors que les étudiants découvrirent Marx et Reich, la psychanalyse et le principe espoir, et un grand souffle de libertés anarchiques traversa les facultés. La police, ça ne l’amusait pas, car il y avait des réunions bruyantes, d’abord dans les amphis de l’université, puis dans la rue. Les braves gens commencèrent à se plaindre, les manifestations laissant derrière elles des rues salies, des vitres cassées et des inscriptions murales désobligeantes. La politique s’inquiéta, car les étudiants posaient naïvement des questions pénibles sur les alliances s¿, sur la guerre au Vietnam, sur la puissance de protection dont la devise était une hypocrisie fondamentaliste. Vint le jour de la visite du chah d’Iran ...

– Je me rappelle, oui.

– ... et notre brave garçon reçut l’ordre de protéger cette personnalité de la haute qui voulait se rendre à l’Opéra de Berlin. Le sénat de Berlin avait une double raison de protéger ce monsieur : d’abord, il avait épousé, en premières noces, une femme à moitié allemande et donc rendu au pays une splendeur qu’il n’avait pas connue depuis la fin du Troisième Reich, et deuxièmement, il avait en son pouvoir des richesses pétrolières nécessaires au développement du miracle économique tant désiré. Que les étudiants dénigrent sa politique intérieure, quelle bêtise !

– Au fait, ce qui a suivi le chah, ce n’était pas forcément le paradis, remarqua Georg.

– Personne ne pouvait le savoir à l’époque, répondit Mariàn. Bref, Karl-Heinz prit son uniforme fraîchement repassé pour se rendre à la conférence qui devait préparer l’événement. Le président de la police était des plus précis :

« Il faut empêcher tout contact de la canaille avec sa majesté, dit-il. On ne pourra pas interdire la manif, tant pis, mais on réussira à éloigner les étudiants de l’Opéra, à les disperser en utilisant la stratégie du boudin : faire pression sur le milieu pour que ça pète des deux côtés. »

Voilà ce qui était bien dit, bravo. Ce serait la fête. Et on aurait le secours d’une troupe de casseurs iraniens, importée pour l’occasion et munie de long batons ; elle ouvrirait la bataille en attaquant le gros des crieurs. Enivrée de bonnes intentions, la police se rendit sur le lieu de la confrontation. Le piège était tendu, on n’avait qu’à attendre le bon moment. L’idée était d’en finir une fois pour toutes  avec cette foule de hurleurs de slogans ; Heinz se disait que les étudiants n’avaient qu’à retourner à leurs études et tout serait parfait, l’ordre rétabli. Il fut un peu déçu quand son officier lui désigna un poste non au centre de la place, mais à l’écart, dans l’entrée d’un immeuble, et en retrait, derrière une chaîne de collègues qui en défendaient l’accès. Une demi-heure après le début de l’opération, les premiers manifestants arrivèrent en courant, poursuivis par des agents, une bagarre éclata pendant laquelle un jeune attaqua un collègue avec un parapluie de poche, le blessant au front, mais on eut bientôt raison de lui et le jeta par terre où il continua à se débattre. Un autre étudiant venu on ne sait d’où se précipita sur un agent. Et c’est à ce moment que Heinz perdit le contrôle. Il en fut surpris lui-même, le coup partit sans qu’il ait appuyé sur la gachette, Benno tomba.

Plus tard, devant le tribunal, il essaya d’expliquer son geste. Mais comment expliquer aux juges qu’il avait tiré, non pour protéger son collègue assailli, mais parce que les cris, les mouvements brusques, ces corps entremêlés, ces ombres changeantes l’avaient irrité ? Comment dire que la balle devait seulement arrêter ces images se superposant les unes aux autres, figer les bras et les jambes, étouffer les cris stridents, stopper ce film en accéléré, faire le silence, le silence de l’ordre rétabli ? Comment dire que cela avait été un malaise, une horreur, un dégoût, cette série d’images arbitraires, imprévisibles, chaotiques, qui lui faisaient peur ? Pendant son procès, il dut s’avouer qu’il était un lâche, dépassé par les événements. Il fut acquitté, grâce à son avocat et l’hystérie politique qui en voulait aux gauchistes ; mais il savait qu’il ne pourrait pas rester flic, qu’il n’avait plus de chance, car ce moment d’indiscipline avait tout gâché. Il regrettait d’avoir tué le jeune étudiant, sincèrement, mais la défaillance avait été de trop.

– Ça a fait un frustré, dit Samuel.

– Et comment êtes-vous sûr que notre voisin, derrière ses murs de bois, est ce Karl-Heinz de Berlin ?

– Il lui ressemble, tu ne l’as pas vu ? dit Mariàn. Il n’a pas beaucoup changé depuis. Et il parle allemand.

C’est du joli ! J’avais assisté à la mort de Benno, je n’aurais jamais cru rencontrer son assassin, ici, dans un bled alsacien. Il était temps de faire sa connaissance.

Georg, comme d’habitude, resta sceptique. .

– Tu as toujours été myope, Mariàn. Avec le temps, les visages s’estompent, se confondent. Et pourquoi serait-il allé à Ubelheim ? Tu peux certainement nous expliquer cela.

Mariàn haussa les épaules.

– Il faudra lui demander.

– J’irai.

Je sortis, m’approchai de lui. De près, il avait l’air plus ouvert, plus enclin à échanger quelques mots, malgré la petite odeur qui persistait.

– Bonjour !

– Bonjour, Madame. Vous gardez la maison pendant les vacances ?

Il n’était certainement pas Allemand.

– Non, je l’ai louée pour l’automne. Et vous ?

– Je m’occupe. Vous savez, quand on n’a plus rien à faire ...

– Vous êtes en retraite ?

– Oui, instit retraité.

Ah bon, il n’était pas flic. Mais pourquoi s’était-il barricadé de cette façon ?

 

Si vous voulez le savoir, vous continuerez sur cette page. Distichon m’a raconté son histoire beaucoup plus tard, mais je peux toujours la noter ici. Si elle ne vous intéresse pas tellement, vous cliquez ici et continuez  plus loin.

 

Il était né au village, et pendant toute sa jeunesse, il n’avait qu’une seule idée en tête : sortir d’ici. L’ennui et l’étroitesse de la vallée rhénane, de la vie bien réglée par le rythme immuable des saisons l’écœuraient. Viens, beau garçon, traverse l’océan, engage-toi dans l’immensité de la prairie où paissent les bisons, respire le grand air de liberté qui souffle des montagnes rocheuses ! Il savait se procurer clandestinement les petits romans sous forme de fascicules, romans qui racontaient la vie des héros du lointain Ouest. Ses parents n’auraient jamais permis une telle lecture néfaste qui chauffe l’imagination et qui empêche de se contenter de ce qu’on a.  Il se voyait chevaucher en solitaire sur une prairie sans fin, se frayer un chemin à travers les forêts sauvages, longer des rivières qui coulaient au fond de gorges profondes et dans les eaux desquelles étincelaient des grains d’or illuminés d’un brusque rayon de soleil, on n’avait qu’à descendre du cheval pour le recueillir. Il rêvait de rencontrer, derrière un rocher, un ours vorace, un peau rouge scélérat ou un tueur à gages ayant enlevé une vierge blanche de peur bleue. Il fallait descendre ses adversaires d’un seul coup de revolver, les enterrer dignement et mettre une croix de bois sur la tombe. Il ne savait pas encore  très bien que faire de la vierge qui n’arrêtait pas de pleurer son triste sort, mais son idée favorite était de se cacher avec elle dans une caverne en attendant que l’orage finisse qui n’avait pas failli d’éclater. Les vieux romans de Gustave Aimard qu’il empruntait à la bibliothèque ne le renseignaient pas suffisamment sur ce point, mais avec le temps, ses idées se précisaient lentement. Finalement, ce n’était pas l’épisode le plus important de l’aventure, puisqu’il se devait de continuer son chemin interminable vers le soleil se couchant éternellement à l’horizon.

Ses parents avaient d’ailleurs tort de lui interdire cette lecture assidue, car, grâce à elle, il devint un élève imbattable sur l’orthographe, de sorte que sa maîtresse indiqua à son père soucieux que ce garçon serait capable de devenir instituteur un jour, ce qui enchantait Distichon, car pour arriver à ce noble métier, il faudrait quitter le bled et aller au lycée.

En attendant, il arriva à compléter les lacunes de son imaginaire, et c’était sa cousine Bine qui y contribua beaucoup lorsqu’il eut treize ans tout comme elle. C’était une question d’hormones, rien de plus. Bine s’était invitée, pour bavarder un peu, disait-elle, un jour que les parents étaient absents, apporta quelques disques de Tino Rossi et après les avoir écoutés sur le grammophone de Distichon, on n’eut plus rien à se dire. C’est alors que Distichon regarda sa cousine rose et blanche, et remarqua qu’elle était une jeune fille joliment dodue. Il eut très peur, tout d’un coup. Sa bouche était sèche. Elle prit donc les choses en main pour ne pas être venue pour rien, s’assit à côté de lui sur le canapé et le regarda dans les yeux. Elle ne dit rien. Viens, beau garçon, elle veut que tu l’embrasses. Elle veut que tu mettes la main sur une de ces jolies collines sous sa robe, furtivement, que tu lui caresses le visage, ses petites oreilles, son cou. Ce fut chose faite sans qu’il l’eût fait. Les lèvres de Bine étaient humides, s’ouvrirent, et à sa grande surprise, il sentit sa langue s’introduire dans la bouche de la jeune fille, rencontrer des dents et une autre langue, elle a dû lire ça dans un roman d’amour. Il est agréable de presser un sein qui s’arrondit sous le tissu, d’effleurer une cuisse chaude, d’explorer un dos de la main, soulever la masse des cheveux et d’embrasser le lobe de l’oreille ; il est bon de sentir le poids d’une fille sur tes jambes, sentir ses seins contre la poitrine, de faire naviguer le nez afin que les bouches restent collées l’une sur l’autre, et d’essayer, sans succès d’ailleurs, d’ouvrir les boutons qui ferment la robe au dos.

A ce moment précis, les parents rentrèrent. Pas original, mais c’est comme ça. Le couple se sépara à toute vitesse, mais évidemment, on ne put cacher toutes les traces de cette première tentative de sexualité juvénile. Sa mère gifla, non pas son fils, mais la cousine Bine, supposant à juste titre que c’était elle qui avait commencé. Bine rentra sans se plaindre et Distichon eut la permission de l’accompagner jusqu’au coin de la rue où ils se séparèrent sans s’embrasser. Bine avait oublié ses disques et Distichon les lui rapporta, mais ils ne recommencèrent plus.

Depuis ce moment, l’imagination romanesque du garçon s’était considérablement enrichie. La prochaine fille qu’il sauvait des mains d’un malfaiteur tout de noir vêtu était une blonde pulpeuse ; il galopait à travers la prairie avec cette fille frêle dont les cheveux roux dansaient au vent ; arrivés dans un village déserté par les habitants, sauvés enfin, la brune potelée tombait dans ses bras  juste devant le bar du coin, sur le zinc duquel ils consommèrent leur bref amour.

Les vœux de Distichon furent exaucés : à quinze ans il quitta la maison paternelle et fut inscrit comme interne au lycée de la ville. Ce n’était pas la liberté tant souhaitée, plutôt l’ennui. Il digérait mal les exigences de ses professeurs ; quand il devait réciter devant la classe la leçon d’hier, pendant que le professeur feuilletait son cahier, quand il le lui rendait avec une mine dégoûtée en prononçant un « Ce n’est pas un cahier bien tenu.», il comprit que l’enseignant s’intéressait peu à lui. Il supportait mal les critiques. Les années d’études furent aussi lassantes : Distichon devait s’avouer qu’il avait mal choisi son futur métier (ou pas choisi de tout) et qu’il serait à jamais un instituteur médiocre, qui ne s’intéressait ni aux matières à enseigner ni aux enfants. Mais il n’était pas question de changer de filière, faute d’argent, il fallait accepter cette voie tracée d’avance, les projets que d’autres avaient formés à sa place. Pourquoi les avait-il acceptés ? Parce que sa carrière était une réussite sociale pour ce fils de ferrailleur ? Ou par simple esprit de contradiction, parce que ses professeurs lui avaient déconseillé de devenir enseignant ? Il se rendit compte que ses rêves n’avaient pas été assez forts et que, désormais, la vie s’étendrait comme un long marais visqueux devant lui. Il prit sans grande résistance le poste que l’Éducation nationale lui désignait par erreur d’administration. C’était son propre village.

Deux ans plus tard, il fut épousé par une hôtesse de l’air qui le trouvait beau garçon. Cela permettait à Distichon de faire des voyages gratuits. De cette façon, il vit l’Amérique et l’Asie du sud : ce n’était pas le dépaysement tant souhaité, il trouvait que tous ces pays, toutes ces villes se ressemblaient. A la longue, il s’en lassa et s’enferma dans sa bibliothèque avec plusieurs milliers de romans western. Stéphanie était jolie fille, ça au moins, il l’avait réussi d’en épouser une pimpante. Elle le resta quelques années. Après, sa compagnie lui offrit un poste de bureau sur l’aéroport, car elle avait pris du poids, trop pour le métier. Le pire était pourtant que, paniquée par les changements de son physique, elle commença à flirter avec les clients. Ces affaires de courte durée chacune ne lui faisaient pas vraiment plaisir, c’était simplement la tentative de freiner le temps. Distichon, entre travail de routine et lecture acharnée, ne remarquait pas grand-chose des activités effrénées de sa femme ; comme elle travaillait en ville, ses absences en semaine étaient normales et immuablement justifiées par des réunions d’affaires, à Paris quelquefois. Au village, tout le monde savait à quoi s’en tenir – un de ses amants avait été le maire en personne, qu’est-ce qu’on ne dit pas quand on a bu un verre entre amis –, et un jour, la cousine Bine, mariée elle aussi, prit sur elle de l’informer avec un visage de compassion. Sa réaction fut étrange :

– Tant mieux, tant mieux !

ce qui ne pouvait signifier que lui aussi, pensez donc, on aura tout vu, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. Vous avez une idée avec qui il ... ? Très vite, une coalition se forma contre ce couple de moralité douteuse, avec, comme chef de filière, le maire en personne qui défendait les vertus républicaines. A partir de ce moment, tout alla mal à l’école, il se disputait souvent avec les parents d’élèves. En vérité, la réponse de Distichon avait été toute mécanique, un geste maladroit de défense : il ne voulait pas qu’on s’occupe de ses affaires. C’était impossible, naturellement.

D’autant plus qu’un autre incident jeta le doute sur toute la famille. Cette fois-ci, c’était le mari de la cousine Bine qui fit scandale. Un jour, Jean-Claude s’était rendu chez le concessionnaire Citroën à Strasbourg qui offrait une belle DS en excellent état de conservation ; pour l’essayer, Jean-Claude voulut faire un petit tour. Il voulait, dit-il, écouter le bruit du moteur. Le vendeur n’était pas enthousiasmé, car son client sentait un peu trop la campagne et était vêtu très modestement, finalement, il accepta. Quelques kilomètres plus loin, sur une petite route au sud de Strasbourg, Jean-Claude freina brusquement, enleva sa ceinture de sécurité et sortit de sa poche un couteau de cuisine, long de 20 centimètres. Il demanda au vendeur de sortir de la voiture en le menaçant du couteau ; celui-ci refusa, mais dut céder après avoir été blessé au bras. Il réussit néanmoins à retirer la clé de contact avant de quitter la voiture. Malheureusement, vu l’âge du modèle, il n’était pas possible de condamner toutes les portes du véhicule, le vendeur dut donc prendre la fuite et se réfugia dans une ferme non loin de là, où il put enfin appeler du secours. Jean-Claude comprit qu’il n’avait pas de chance et se fit arrêter sans résistance par les gendarmes. La folie lui valut deux années de prison ferme, pendant lesquelles la pauvre Bine devait s’occuper toute seule des affaires, regrettant souvent la tradition des essayages ratés dans la famille.

Les vrais ennuis de Distichon commencèrent lorsque sa femme disparut un lundi matin après avoir passé le week-end au village. Elle n’emporta rien, sa 2 CV était garée devant la maison, ses affaires étaient restées dans l’armoire, même ses cigarettes étaient là, sur le rebord de la fenêtre, elle ne revint jamais. L’enquête de la police n’aboutit à rien, la grosse Stéphanie s’était évaporée, volatisée.

A vrai dire, Distichon ne s’en désolait pas, c’était plutôt une sourde irritation causée par l’absence de Stéphanie qui d’ailleurs ne réapparut plus jamais et figurait pendant de longues années sur la liste des personnes recherchées.

Un tel événement est une aubaine. Le village éprouve un soulagement général, les langues se délient, l’imagination éclôt, les suppositions fusent, la grande prairie des toutes les possibilités s’étend devant les chasseurs émerveillés. La rumeur est une épidémie qui forme des solidarités. Il s’y attendait. Un commissaire vint lui poser toutes sortes de questions désobligeantes, Distichon se rebiffa et engueula le fonctionnaire, une copie du rapport se trouva par hasard sur le bureau de l’inspecteur académique, on le convoqua pour lui expliquer que sa situation au village était devenue intenable, la France est grande. Mais Distichon se raidit et refusa toute mutation, il ne cèderait pas d’un centimètre. Puisque, dans cette affaire louche, il n’y avait aucune preuve contre lui, on le mit à la retraite anticipée, pour cause de, disons, rhumatismes, n’est-ce pas ?

Ainsi, à cinquante ans, Distichon avait trouvé la grande liberté, celle dont il n’avait jamais voulu. Il contempla sans mélancolie sa vie ratée et décida de s’enfermer dans sa bibliothèque toujours grandissante et de devenir spécialiste du western français, le spécialiste. Tout en repoussant l’idée d’écrire une seule ligne sur son sujet préféré, il était devenu l’autorité inattaquable dans un domaine que personne ne lui disputerait.

– Comment se fait-il que vous parlez allemand ?

– Mais voyons, vous n’avez jamais lu Karl May ?

 

 

 chapitre3

 

 
 

 

III

 

Les ouvriers avaient terminé leur besogne quand je rentrai de mes courses à midi, la tour de forage se dressait derrière la grille du jardin. Derrière un buisson, mais clairement dans mon jardin, je découvris un homme qui se retourna quand il entendit mes pas : monsieur le vétérinaire.

– Excusez-moi, dit-il, de m’être introduit dans ce jardin, je voulais vérifier l’état des travaux. Ah, c’est vous, l’inconnue du café de la femme à barbe !

– Vous avez bonne mémoire.

– Je n’oublie jamais un visage que j’ai vu quelque part. Vous avez loué la maison de Bertrand ou vous êtes une parente ?

– Non, non, je l’ai louée pour les vacances d’automne.

– C’est une bonne idée ; ici, vous serez tout à fait au calme.

– Pas tout à fait puisqu’on creuse un puits là-bas.

– N’ayez pas peur, ça ne prendra pas beaucoup de temps – un jour ou deux. Ce n’est qu’un sondage provisoire pour explorer la nappe phréatique. Si la qualité de l’eau est bonne, en effet, le pré derrière ce jardin changera beaucoup, mais vous ne resterez pas jusque là, je suppose ?

– Jusqu’à la fin des vacances.

Georg me fit remarquer que ce type était en train de me tirer les vers du nez. Et pourtant, c’était lui qui aurait dû m’expliquer ce qu’il faisait dans ce jardin privatif. Mais déjà, il avait posé la question suivante :

– Vous venez de la région ?

– Non, je suis Allemande.

– Vous parlez un français impeccable.

– Merci, je suis professeur de français.

– Ah bon, ça explique tout. Les Allemands sont forts en langues étrangères. Au village, peu de gens parlent encore allemand, les jeunes refusent même de l’apprendre. C’est une erreur, sans doute, car l’Alsace a quand même un passé binational. Vous avez remarqué sans doute que j’ai doté la commune de plaques qui indiquent le nom de certaines rues en deux langues.

– Oui, j’ai vu la « Rue du Moulin, Muehlengasse ». Et c’est vous qui avez fait poser ces plaques ?

– Pardon, sourit-il, je suis le maire de la commune. Jean-Louis Taraud.

Il me donna sa main grosse et dure, une main d’homme politique qui salue beaucoup de gens.

– Je suppose que vous avez visité le site internet du village lorsque vous avez choisi cet endroit pour y faire des vacances, alors vous avez dû lire mon nom. Tiens, je vous donne l’adresse internet, il y a des recherches intéressantes à faire sur ce site.

Il me tendit sa carte.

– En bas, j’ai marqué aussi mon site de sénateur, si cela vous intéresse. Justement, je viens de poser au gouvernement une question concernant la qualité de l’eau en France, qualité qui préoccupe un peu. Mais pas ici, nous nous vantons d’une eau excellente.

– Vous ne parlez pas de l’eau du marais que vous avez au milieu du village.

– Non, c’est un problème, surtout en été, avec les moustiques. Vous voyez, le village est bâti sur deux collines qui entourent une vallée marécageuse. Et le gouvernement nous a refusé jusqu’alors les crédits pour l’assèchement du terrain. Mais nous allons y arriver.

Et sans transition aucune : Je me demande quelle est la hauteur de cette tour de forage. Que pensez-vous ?

Sans attendre ma réponse, il tira de la poche de son veston un calepin et une règle, en métal cette fois-ci, qu’il tint à bout de bras pour mesurer la hauteur. Après un petit calcul que je ne comprenais pas – j’ai horreur des maths et surtout de trigonométrie – il remit sans calepin dans sa poche et dit :

– Sept mètres quarante. Je suis vétérinaire, mais j’adore le calcul.

– Et les règles, parait-il. C’est déjà la deuxième avec laquelle je vous vois.

Enfin j’avais pu placer une remarque. Il afficha un sourire énigmatique.

– Ah, vous m’avez vu avec ma règle flexible, hier soir. En effet, j’ai calculé le contenu exact du verre que me verse Florence. Si vous avez le temps, vous devez absolument voir ma collection de règles, j’en ai plus de deux mille et de toutes les sortes : règles en bois, en plastique, en métal, règles de précision, règles à calcul, règles de confection ... Savez-vous que j’ai une règle à calcul cylindrique, fabriquée à Strasbourg en 1781 ? C’est le seul exemplaire de cette machine qui existe encore de nos jours. Je l’ai dénichée chez un brocanteur de la rue d’Ulm, il ignorait la valeur d’un tel objet et je l’ai eu pour un prix dérisoire.

En ce moment, les deux ouvriers revinrent de leur pause de midi. Taraud semblait les connaître car il les salua :

– Salut Abdel, salut Dominique. Vous n’avez pas encore commencé, à ce que vois.

– On a dû aller chercher de l’essence pour le moteur, monsieur le maire, dit celui qu’il avait appelé Dominique et versa le liquide dans le réservoir. Il démarra le moteur qui vrombissait à tue-tête et la foreuse se mit en marche.

– Pour le moment, il n’y a rien à voir, me cria Taraud, vous feriez mieux de vous promener un peu dans la forêt à côté, Madame. D’ailleurs, vous vous appelez comment ?

– Franziska, dis-je en omettant mon nom de famille, je ne sais pas pourquoi.

Le bruit avait fait sortir Distichon de sa forteresse, mais quand il vit Taraud, il fit marche arrière et ferma la porte derrière lui.

– Pauvre Distichon, soupira Taraud. Un homme incompréhensible qui évite tout contact avec nous. Il est malade, on l’a mis à la retraite avant terme. Vous avez déjà fait sa connaissance ? C’est l’ancien instituteur, mais nous ne pouvions pas le garder ... Enfin, même dans cette contrée paisible, il y a des drames !

Il regarda sa montre et avec un sourire hypocrite :

– Je dois partir. Une vache m’attend, il paraît que le veau est de travers.

Mais un des ouvriers poussa un cri de surprise et Taraud se retourna.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Sur un signe de Dominique, Abdel avait arrêté le moteur.

– On a trouvé un ours en peluche à quarante centimètres.

– Un ours en peluche ? Qu’est-ce qu’il fait là, dans champs d’Albert ?

Abdel regarda les restes la bête que la foreuse avait mise au jour. Tout à coup, il commença à pleurer.

– C’est l’ours de Halima ! Regardez : voilà le petit chapeau que j’avais donné à Halima pour ses quinze ans !

– Et pourquoi pleure-t-il ? demandai-je.

– Ah, c’est toute une histoire, dit Taraud. Halima a disparu à l’âge de seize ans et depuis, Abdel, son oncle, est en deuil. Il a d’abord cru que son père l’avait renvoyée en Algérie, chez un autre oncle, mais Tahar a toujours nié. En effet, ce n’est guère possible, les gens auraient remarqué. Ici, rien ne reste secret, toutes vos démarches sont connues, vous savez.

– Et pourquoi son père l’aurait-il renvoyée en Algérie ?

– Pour la marier peut-être, ou simplement pour la préserver des les mauvaises influences. C’est un homme très strict et très méfiant, très porté sur les règles. Il se fait toujours du souci pour l’honneur de sa famille nombreuse, pour la bonne conduite de tous les siens, pour la vertu de sa fille unique. Mais je suis sûr qu’il ne ferait jamais rien de tel, c’est un homme d’honneur et un bon ouvrier en plus, Tahar. D’ailleurs, nous avons fait des recherches partout, rien. La fille a certainement fait une fugue Dieu sait où elle est maintenant. Bon, il faut que je m’en aille. Au revoir !

Il partit à toute allure, laissant la porte du jardin ouverte. Cela ressemblait à une fuite, il m’avait montré sa façade, il ne souhaitait pas approfondir la connaissance mutuelle. Abdel était toujours assis par terre, pleurant, tournant et retournant le jouet entre ses mains.

– On ne pourra rien faire de lui, pour le reste de la journée, se résigna Dominique. Je le connais, c’est un pleurnichard.

– Qu’est-ce que tu as, Abdel ? cria Distichon qui se montra derrière une de ses meurtrières.

– Celui-là, remarqua Samuel, sort, il rentre, il ressort de sa maison et y rerentre à tout moment.

– Un homme qui n’a rien à faire, expliqua Gregor. Ça rend nerveux.

– Qu’en pensez-vous ? demanda Mariàn. On le met sur les traces de la petite Halima ? Si j’ai bien compris le maire, les recherches qu’ils ont faites étaient plus que superficielles.

Abdel continua à sangloter.

Si vous pensez que c’est une bonne idée de faire travailler un peu le vieux Distichon, vous cliquez ici. Si, par contre, vous croyez que de toute façon Distichon n’est pas bon détective parce qu’il a déjà échoué dans un cas pareil, vous continuez ici.

 

– C’est pas la peine, dit Dominique, je vais l’envoyer à la maison. Nous ferons le reste demain.

Distichon scruta mon jardin des yeux.

– Je vois que Taraud est parti. Faites attention, Madame, c’est un fou dangereux.

– Qui ? Le maire ? Pourquoi ?

– Il vous a déjà invitée à visiter sa collection de règles ?

– Oui, oui.

– J’en étais sûr. Et ça ne vous dit rien, un homme qui collectionne des règles ?

– C’est un passe-temps comme d’autres, je suppose.

Distichon ricana en montrant ses dents détériorées.

– Quand il était petit, sa mère l’a battu régulièrement avec une règle, c’est connu. Adulte, ça lui manque. Passez donc le soir vers onze heures, minuit devant sa maison et vous entendrez les coups sur des fesses ...

– Sa femme le bat ?

– Mais non ! Il n’est pas marié, il s’invite des putes pour le faire souffrir. Ou des inconnues comme vous, c’est pourquoi je vous avertis.

– Une histoire comme ça doit amuser le village.

– Attendez, je passe de l’autre côté pour vous raconter.

Il quitta son poste d’observation pour me rejoindre.

– Non, non, dit-il. C’est une histoire plutôt triste. Vous n’avez qu’à visiter sa maison pour le constater. Il m’avait invité dans le temps, quand j’ai été nommé ici et quand on n’était pas encore brouillés. Le salon est une sorte de chapelle austère avec une grande reproduction du rétable d’Issenheim au mur, le Christ meurtri, avec des pustules, des abcès, des plaies ouvertes, qui doivent faire horriblement mal. Taraud a mis un prie-dieu devant, je suis sûr qu’il s’y agenouille tous les jours pour contempler les souffrances du Seigneur. J’étais assez choqué, surtout quand j’ai jeté un coup d’œil sur sa bibliothèque : les œuvres complètes d’Ignace de Loyola, les élucubrations d’Escriva de Balaguer, la règle des Dominicains, vous comprenez : mortification de la chair, flagellation et mauvaise conscience permanente, l’homme n’est jamais à la hauteur. En ce qui le concerne, il a peut-être raison ! En tout cas, c’était l’opinion de sa mère, une grosse femme musclée qui le battait tous les soirs quand il rentrait de l’école. Taraud enfant était un fainéant, un paresseux, un rêveur. Il y a des enfants comme ça, qui se réveillent tard. Bref, Taraud était le cancre parfait et la victime parfaite d’une mère qui ne faisait que travailler du matin au soir.

Dominique resté seul sur le chantier, poussa encore un cri de surprise.

– Qu’est-ce que vous avez encore déniché ? lui dis-je.

– C’est un vrai bureau d’objets trouvés, ce trou ! Tenez, Madame : un masque à gaz, tout un tas d’épingles à cheveux, des cartes à jouer, elles sont vieilles, celles-là ! Une jambe de bois, elle est un peu abîmée ; je vois vraiment pas pourquoi on a enterré cela à cet endroit.

– Demandez au propriétaire du champs. Comment s’appelle-t-il encore ? Albert, c’est ça. Il sait peut-être d’où viennent ces merveilles. Vous devriez faire des fouilles, peut-être que vous tombez sur un site mégalitique.

– Ou sur l’or du Rhin, ajouta Distichon pour me signaler qu’il connaissait la mythologie germanique. Pour revenir à Taraud, il a deux visages, cet homme.

– Ah oui, vous m’avez promis son histoire.

– Évidemment, je ne sais pas tout. On se raconte qu’un drame s’est passé dans la famille lorsqu’il avait treize ans. Je ne peux pas dire ce que c’était. Certains gens prétendent que, un soir, Taraud a rendu une gifle à sa mère, excédé, fou furieux, je ne sais pas. Quoiqu’il en soit, ses parents l’ont mis à l’internat et il n’est revenu au village qu’après avoir fait des études brillantes. C’était un tout autre homme qui s’imposa vite : trois ans après, il était maire, et pas un mauvais, il faut l’avouer. Mais moi, je ne me trompe pas. Quand par hasard, j’ai vu sa voiture devant une certaine maison à Colmar que tout le monde connaît, je me suis posé des questions. Dieu sait ce qu’il fait quand il est à Paris. Et puis cette manie de collectionner des règles, ce n’est pas normal ! Il a fait peindre en noir la pièce où il les garde dans des vitrines, je le sais parce que je l’ai vue, la pièce toute noire. Ensuite, les bruits bizarres qui, pendant certaines nuits, sortent de sa maison, des coups, des cris étouffés ...

– Vous semblez assez le détester.

Ce fut une réaction très rapide, instantanée. Pendant un moment, son visage se décomposa, et une haine rancunière fit étinceler ses yeux. J’étais sûre que cette haine me visait, moi, pas Taraud. J’avais fait une remarque de trop. Une seconde après, il sourit :

– La vie laisse des blessures, Madame. Et je ne suis pas de ceux qui s’y délectent. Je vous laisse. Regardez, Dominique a encore trouvé quelque chose ! Un vrai site archéologique, ce puits. Qu’est-ce que c’est, Dominique ?

– Cette fois-ci, c’est une perruque. Elle est pleine d’épingles à cheveux.

Dominique la mit sur sa tête en rigolant. Elle était sale, mais encore reconnaissable.

– Celle-ci vient certainement du dix-septième siècle ! Mais, elle ne vaut rien, dommage. Je crois que quelqu’un a vidé son grenier et a tout jeté ici !

 

Puisque vous ne voulez pas lire l’histoire de Distichon, vous devez bien cliquer ici et continuer plus loin.

 

 

 chapitre4

 

 

IV

 

Où est raconté le voyage de Distichon, mais je laisse la parole à Georg, il s’y connaît mieux que moi.

– Tu exagères, Franziska. Bon, j’y vais. Distichon était sûr que Tahar avait menti. Tahar avait envoyé sa fille en Algérie, voilà ce qui était une certitude. Avec ces gens, on sait toujours. Reconnaissable à sa djellaba sale, la mine sévère, le regard fuyant, le père de Halima était le type même du menteur invétéré. Et la police, qui ne s’intéressait pas trop au sort de sa fille, l’avait cru pour pouvoir abréger des recherches qu’elle jugeait infructueuses. Comment se débrouiller dans ce réseau d’étrangers, des sans papiers, en partie des clandestins, comment se tailler un sentier à travers cette brousse de structures à moitié criminelles ? En plus, si la trace se perdait telle une rivière à sec dans une vallée du Sahara ? C’est ainsi que l’intrépide Distichon se trouvait maintenant au-dessus d’un oued de l’Erg Issaouane, en plein désert, assis sur sa fidèle Harley-Davidson, et à ses côtés le non moins fidèle Brahim qu’il avait engagé comme traducteur. C’était un garçon charmant quoiqu’un peu ridicule, gros fumeur, même à moto, une grosse cylindrée de fabrication japonaise, une Kawaski d’occasion, mais fiable.

Les deux étaient arrivés à la crête de la montagne qui longe l’oued, et purent apercevoir dans le ciel deux vautours qui faisaient leurs cercles au-dessus d’un rocher.

– Ils ont trouvé un cadavre, chef. Le bruit des moteurs les a dérangés, dit Brahim.

– Allons-y !

Et leurs machines firent tourbillonner sur la piste une longue traînée de poussière. Quelques minutes après, ils furent arrivés au pied du rocher et descendirent. Au pied du rocher, à l’ombre, ils découvrirent le corps d’un homme que les becs et griffes des vautours avaient défiguré. Il ne gisait pas par terre, ses assassins l’avaient empalé sur un pieu planté dans le sable, de sorte que le cadavre, debout, ressemblait à un épouvantail, surtout parce qu’une latte, traversant les deux manches, maintenaient ses bras dans une position horizontale.

– Il est mort, constata Distichon, tué par une balle il n’y a pas très longtemps. Une vraie exécution. Regarde, Brahim, le sang qui sort de la poitrine n’est pas encore coagulé. Ses assassins ne peuvent pas être loin.

– Ce n’est pas un Arabe, il porte des vêtements européens et son visage n’est pas bronzé.

– Oui, d’après ce qu’on peut voir par le reste de son visage. Les vautours lui ont piqué une joue et le nez. Je doute qu’il nous ait laissé quelque chose qui nous décline son identité, ses poches ont été vidées. Voyons un peu ce qu’il cache dans la main gauche qu’il a fermée autour d’un petit objet ... ah, c’est une boule de papier.

Distichon sortit avec quelque difficulté le papier de la main déjà raidie, le déplia et lut :

– « Illizi, 13 kilomètres ». Qu’est-ce que ça veut dire ?

– C’est la ville la plus proche ; treize kilomètres, c’est probablement exact.

– La victime sert de poteau indicateur, c’est curieux ça.

– Au contraire, il veut nous empêcher d’y aller, c’est clair. Il nous barre le chemin. Chef, j’ai peur.

– Ah bah, comment veux-tu que les assassins aient su que nous allions passer par ici ?

– Pourquoi parlez-vous toujours de l’assassin au pluriel ? Un seul homme aurait suffi pour commettre le massacre.

– Tu ne vois pas les traces ? Je compte au moins quatre paires de chaussures différentes et deux voitures ; heureusement, le vent n’a pas encore couvert les empreintes des pneus. Mon garçon, on ne peut pas le laisser comme ça. Regarde derrière toi.

En effet, les vautours étaient revenus, nullement impressionnés par l’épouvantail, et étaient accroupis sur les branches d’un arganier ; ils attendaient tranquillement que les deux hommes soient partis.

– Il faut l’enterrer provisoirement jusqu’à ce que la police puisse faire le constat. Sinon, rien ne restera du pauvre type.

Brahim voulut protester, car il savait que Distichon allait le mettre à la besogne, pas agréable sous ce soleil de plomb, mais la conscience l’emporta. Une heure après, le cadavre était couvert de grosses pierres ramassées dans les environs par Brahim qui continua à fumer tout en travaillant.

– En route pour Illizi ! cria Distichon, on doit alerter la police.

La petite ville n’était qu’un amas de cabanes en torchis, de maisons implantées là par hasard. Personne dans les rues couvertes d’ordures. Le vent passait et emportait des nuages de sable grisâtre qui se déposait sur la ville, les minarets minces, les toits plats, les cours intérieures, le linge qui y séchait, qui se mêlait aux poils des barbes, qui congestionnait les narines, le cerveau : ce qu’il leur faudrait, aux gens qui vivent ici, pensa Distichon, c’est un grand aspirateur qui nettoie tout. Toutes les fenêtres, toutes les vitrines étaient fermées. Une station service, fermée elle aussi, avec la carcasse d’une voiture explosée, un café dont la porte était condamnée par un tas de meubles, le commissariat introuvable. Non, le voilà, au coin de la rue, derrière des blocs de béton qui en protégeaient l’entrée grillagée.

Distichon vit tout de suite qu’il ne fallait pas trop attendre de l’officier qui se tenait dans la pièce sombre et qui avait exposé sur son bureau une magnifique mitraillette un peu rouillée. A la place de l’œil gauche, il avait une orbite vide. Il fumait.

– Non, je ne peux absolument pas sortir de la ville, déclara-t-il. Des tâches importantes me retiennent ici. Vous ne voyez pas que la ville est assiégée ? Une bande d’insurgés nous a attaqués hier soir, ils ont tué la famille du maire, ils ont violé la maîtresse d’école et avec elle une classe de filles, et moi j’attends des renforts d’Alger, mais ça vient pas. Vous voyez que je suis incapable de m’occuper de votre cadavre dans le désert.

– Vous pouvez peut-être nous aider dans un autre cas. Nous cherchons la demeure d’un certain Arezki, celui dont le frère lui a envoyé sa fille. Elle s’appelle Halima, et le père, c’est Tahar.

– Arezki ? Non, je ne connais pas cet homme, dit-il et l’œil qui lui restait les regarda sournoisement. Je regrette, je ne peux absolument rien faire pour vous.

– Il ment, me dit Brahim en français.

Cela était visible, on ne pouvait pas se tromper. En ce moment, le téléphone sur son bureau sonna. Mais il ne décrocha pas, en agitant les mains, il chassa les importuns de la pièce comme des mouches. Dehors, ils se mirent en faction derrière les meubles entassés devant le café d’en face pour observer la suite des opérations. Cela pouvait durer, et le fidèle Brahim alluma une cigarette. Il murmura :

– Vous savez ce qu’il a dit au téléphone ?

– Tu l’as entendu ?

– Quelques mots, oui, en sortant. Il a dit : « Tu sais bien que je t’ai défendu d’appeler ici,  Arezki ! »

Le sale menteur. Ils sont tous comme ça, heureusement, un tel comportement est impensable dans un pays civilisé. On n’avait qu’à attendre : le type ne tarderait pas à sortir. En effet, quelques minutes plus tard, Distichon le vit déguerpir à toute allure, il oublia même de fermer le commissariat.

– Viens, Brahim, on le suit !

Quelques rues plus loin, l’officier disparut dans une maison. Les poursuivants s’approchèrent, mais la porte était fermée, évidemment.

– Brahim, tu as de fines oreilles, tu peux entendre quelque chose ?

Brahim se colla à la porte et écouta. Heureusement, la rue était déserte et les maisons n’avaient pas de fenêtres donnant sur la rue.

– Ils se disputent, chef. J’entends des bribes ... « avancer le mariage qu’elle le veuille ou non », « empêcher le suicide », « de toute façon, elle a quinze ans », « tu me dois au moins cinq mitraillettes et la munition avec », « il faut que je vende mes actions pétrolières d’abord ».

C’était donc vrai : oncle Arezki tenait entre ses mains sales le belle Halima et voulait la marier de force à ce dégoûtant officier traître. Et il y avait une histoire d’armes qui jouait un rôle. Et beaucoup d’argent. Distichon se rappela qu’il y avait des terrains pétrolifères dans la région. Peut-être que l’oncle était le chef de la bande qui avait tué l’homme dans le désert ? Ou qui avait attaqué la ville la nuit dernière ?

– Faudra rétablir l’ordre, dit Distichon. Eh, Brahim, ne laisse pas tomber ton mégot juste devant cette porte !

Rétablir l’ordre, c’était bien dit, mais pour ce faire, il fallait s’introduire dans la maison, libérer la jeune fille, mettre les criminels hors d’état de nuire. Et pour y arriver sans être pris au piège, il fallait qu’il fasse nuit et que les gens dorment. Il fit donc nuit, une nuit silencieuse et lugubre. Distichon et son fidèle serviteur avaient poussé leurs motos jusqu’ici et les avaient cachées derrière une statue monumentale qui enlaidissait la place.

– Quel est ce type ? demanda Distichon.

– Aucune idée, répondit Brahim. Regardez, chef, là, sur ce terrain vague, il y a une échelle.

C’était presque trop facile.

– Bon, d’accord, on montera sur le toit. Aide-moi à transporter l’échelle.

Sans faire de bruit, Brahim mit l’échelle contre le mur, et les deux montèrent. Le toit était plat, on pouvait y marcher sans effort. Il fallait quand même faire attention : au milieu béait un trou carré au-dessus de la cour intérieure. Une faible lueur en sortait.

– Enlève ce machin de la rue, Brahim, je veux pas qu’on aperçoive notre petite incursion.

Brahim hissa l’échelle et la mit à côté de lui.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant, chef ?

– Chut ! Écoute !

Une voix nasillarde semblait répéter inlassablement les mêmes mots. En s’approchant doucement du trou, Distichon put risquer un regard : en bas, illuminés par une ampoule nue, trois hommes se tenaient dans la cour ; l’un était sans doute l’officier borgne – il avait mis un cache-œil pour l’occasion  – l’autre devait être le fameux Arezki, un homme au crâne luisant, et le troisième, c’était un imam en plein déguisement qui mâchait et remâchait des prières. Probablement, c’était des prières, la cérémonie du mariage, Distichon ne comprit rien à cette langue rocailleuse. Et Brahim ne traduisit pas, il faisait le guet et avait allumé une cigarette en toute tranquillité. Mais où était la mariée ?

Sur une table, Distichon aperçut des armes : des revolvers, des fusils. Et dans un coin, des bouts de tuyau, des outils, des détonateurs, des sacs en toile avec une inscription indéchiffrable, des câbles électriques – cette maison était une fabrique de bombes !

Voilà Halima qui fut amenée par une servante. Distichon la reconnut tout de suite. On lui avait ligoté les mains au dos et mis un bâillon dans la bouche. Elle essaya de se débattre, en vain. La pauvre jeune fille ! Ces barbares ! Apparemment, il était sans importance pour le pope que la jeune fille ne pût pas protester, car il continua à pontifier et à faire de grands gestes. Comment la sauver ? Sauter du toit, c’était la seule possibilité. Malgré les quatre, cinq mètres et le risque de se blesser s’il tombait mal, l’intrépide Distichon n’hésita pas une seconde.

Mais en ce moment, Brahim avait fini sa cigarette et jeta le mégot par terre, non, dans la cour ! Quel idiot ! Il pouvait se faire remarquer ! Immédiatement, une explosion assourdissante déchira la nuit, les murs s’écroulèrent, le toit s’effondra, étouffa toute vie en bas, et le souffle jeta Distichon dans le vide.

Quand il reprit conscience, il se trouva seul sur la place où ils avaient laissé les motos, dans un buisson sec qui avait amorti la chute. Où était Brahim ? Englouti, mort probablement, comme tous les habitants de la maison, et la belle Halima qui avait été écrasée par les débris ! Perdue à jamais ! Plus loin, on s’agita. Au voisinage, on entendit des cris, une fusillade. Distichon se dit qu’il fallait s’éclipser de toute urgence. Il descendit du buisson, sauta sur sa moto, démarra. Malheureusement, elle était reliée par une forte corde à la statue. Sans doute, des gosses s’étaient amusés à attacher la moto pendant leur absence. On sait bien que les Maghrébins ne surveillent pas leur marmaille, même la nuit, les petits démons peuvent s’éclater. Mais une Harley, c’est de la bonne qualité ! En démarrant, elle arracha la statue de son socle, la traîna dans la poussière, et longtemps encore on entendit le bruit métallique qui se perdit ensuite dans le désert ...

– La fin est invraisemblable, critiqua Mariàn.

– Il y a pire, dit Samuel, admiratif.

– Oh, j’ai piqué tant que j’ai pu, dans mes lectures de jeunesse, avoua Georg.

J’étais naïve : Et à part la fin, ça s’est passé comme tu l’as raconté ?

– Mais non, dit Georg, c’est de la pure fiction.

J’étais déçue :  Et qu’est-ce que ça prouve ?

– Ça prouve que nous avons assez de matière à nous taire, dit Georg.

Mariàn n’était pas content. C’était une histoire parfaitement conne ! En plus, Georg n’avait rien dit sur le cadavre dans le désert. Il l’avait oublié, tout simplement ! Qui c’était ?

– Je n’en sais rien, dit Georg. Et je ne raconte que ce que je sais positivement.

– Mais ce n’est pas comme ça que les choses se passent dans un roman ! A la fin, tout doit être expliqué, afin que plus rien ne puisse se passer encore. Tu n’as qu’à lire Aristote, Georg.

– Je connais, dit Georg. La poétique. Mais dans la vie, tout est différent.

– La vie ? Mais tu l’as inventée, ton histoire, du début à la fin !

– Exactement, dit Georg. Le problème est là.

 

 

 chapitre5

 

 

V

 

Le début de la soirée, je l’ai passé chez Florence, au café de la femme à barbe. Entre femmes d’abord, car il y avait une autre jeune femme que je ne connaissais pas encore et que Florence me présenta :

– Sandrine, mon amie. Elle est Belge.

Elle était jolie, du type flamand : grande, la peau très blanche, un peu dodue, de gros seins, mais son visage était marqué par un dépit indéfinissable. Elle portait un chemisier vert pomme, des jeans délavés dont la couleur jurait avec celle du chemisier, des bottes noires. Une petite exhalaison animalière flottait autour d’elle.

– Bonsoir, enchantée.

Elle me donna la main, une main effilée, dure comme du bois. Je la lâchai très vite et sur son visage, un sourire s’esquissa pour un moment, puis les lèvres retombèrent. Elle connaissait cette réaction de surprise.

– C’est une main qui travaille, dit elle.

Sandrine devait avoir picolé quelques bières déjà, car elle avait des pommettes rougies et les yeux étincellants, le verre devant elle était vide. Florence se leva pour lui en chercher un autre.

– Donnez-moi aussi un demi, dis-je.

– Vous buvez de la bière, remarqua Sandrine. C’est vrai que vous êtes Allemande, Florence me l’a raconté. Vous êtes de quelle région ?

– De Göttingen.

– De la Basse Saxe ! N’est-ce pas le land qui a un cheval dans son blason ?

– C’est exact.

– J’aime bien les chevaux, dit-elle en sifflant son verre. C’est pourquoi je suis venue ici. Non, ce n’est pas exact,  c’est plutôt à cause de Julien, mais c’est une autre histoire. Elle se tut, elle ne voulait pas en dire plus. Un ange passait, je regardais les mouches qui bourdonnaient autour de nos têtes.

C’était l’heure de l’apéritif et lentement, la café se remplit lentement. J’avais déjà vu quelques visages dans les rues du village, mais je ne connaissais personne ; peu de femmes, des ouvriers, des cultivateurs, des jeunes désœuvrés, piliers de café. L’un d’eux, un garçon au visage couvert de boutons, engagea les hostilités :

– Te revoilà, Sandrine, tu te saoules ? Fais gaffe, la bière ça fait grossir, et tu n’es pas particulièrement maigre.

Ses copains, adossés au zinc, rigolèrent.

– Il est vrai que, sur son terrain, elle n’a pas grand-chose à boire.

– On lui a coupé l’eau, expliqua un vieux osseux, méticuleusement. Elle n’a pas payé la facture.

– Tiens, je ne savais pas, dit un troisième. Je pensais que c’était parce qu’elle avait pollué l’eau du ruisseau.

– Vieux con, répondit Sandrine, tu ne sais rien.

– Ehh, du calme ! dit Florence. Vous êtes des ignares. Sandrine habite dans un mobil-home ; vous pensez qu’elle a de l’eau courante ! Elle n’a jamais eu de conduite d’eau sur son terrain.

– C’est vrai, enchaîna Sandrine. J’ai un puits, et on me l’a empoisonné.

– C’est toi qui le dis, insista le vieux.

Une histoire de puits empoisonné, c’était intéressant. Même si c’était classique.

– Elle a raison, m’assura Florence en passant avec deux bouteilles. Sa jument est morte quand elle a bu de cette eau. Depuis, elle se sert du ruisseau qui passe par là, mais ce n’est guère mieux.

Sandrine expliqua :

– Le ruisseau vient du marais, alors vous imaginez la qualité. Mes autres chevaux sont tombés malades, un à un.

– Bah, bah, dit le boutonneux. Tu les as mal traités, c’est ça la vérité. Taraud t’a avertie, tu as été condamnée par le tribunal, on t’a pris tes bêtes.

– Oui, pour les vendre et pour filer avec la caisse ensuite !

– Je me demande de quoi elle vit aujourd’hui, claironna le vieux afin que tout le monde soit au courant. C’est louche ça.

– Ça ne te regarde pas,  vieux pédé, vomit Sandrine.

– Ah bon ? Ça ne me regarde pas ? Comme si on ne savait pas ce qui se passe la nuit, dans ton camion !

– Ého, dit un autre client que je n’avais pas encore remarqué. Il avait l’air d’un artiste : cheveux ébouriffés, barbe abondante. Mais on ne pouvait plus stopper le vieux.

– Tu veux que je te dise ? Tu la sautes aussi !

Un moment après, ce fut le folklore. L’artiste se leva, prit son verre, s’avança vers son adversaire. Tout de suite un cercle se forma autour des deux : le petit différend n’avait pas laissé indifférents les autres clients ; ils s’étaient levés en renversant des chaises, avaient exhorté les deux combattants de continuer et m’avaient empêchée de voir ce qui se passait. Le boutonneux monta même sur sa chaise pour mieux voir. Cela se passerait donc selon les règles : L’artiste viderait son verre avec soin sur le crâne du vieux qui rétorquerait en l’emboutissant sur la poitrine, avec un beau coup de bélier, geste qu’il avait dû voir à la télé, pendant un match de foot. D’après les bruits que j’entendais, c’était exactement ce qui se passait. Florence coupa court à la querelle avant que la joie ne fût devenue générale :

– Sortez ! Sortez, tous ! cria-t-elle. Brotin, vous devriez avoir honte !

Et elle avait de l’autorité ; en une minute, tout le monde se trouva dans la rue où elle encaissa tranquillement les aditions de ses clients. Après avoir payé sagement, ils partirent vers leurs foyers, la tête basse. Il me semblait que cette pièce avait été jouée plusieurs fois déjà, tellement les acteurs avaient de la routine.

– Ouf ! dit Florence en rentrant. L’apéro s’est terminé plus vite que je ne pensais. Vous m’aidez un peu ?

Et elle se mit à passer la serpillière.

– La bière, ça colle, dit-elle. Si je ne le fais pas tout de suite, on aura plein de mouches. Heureusement il n’y a pas de mobilier cassé !

 Après avoir rangé, je demandai :

– Entre femmes, vous devez m’expliquer cette histoire.

Florence et Sandrine se regardèrent.

– Vas-y, dit Florence.

– C’est pas gai, dit Sandrine. Je suis venue ici en 1999, avec Julien que j’avais rencontré au Luxembourg, lors d’une compétition. Julien, c’était un gars d’ici, petit éleveur, grand amateur de chevaux. Il était vraiment amitieux et on s’est compris tout de suite. Lui, il était aussi fou que moi et aussi fauché. Peu après, il a dû vendre une partie de la ferme de son père, ne gardant qu’une étable et un lopin de terre pour ses chevaux. C’est là que j’habite maintenant, dans une voiture de camping. Ce n’était pas le grand luxe, mais on s’habitue.

On s’habitue à tout quand on peut vivre sa vie. C’est vrai que nous étions un couple pas très commun, débridé, débraillé. Et pas marié. Au début, les gens nous fichaient la paix. Pourtant, ils n’aiment pas les étrangers, surtout quand ils vous font la concurrence. J’avais eu l’idée de retaper la vieille diligence – un vrai monument cossu – que nous avions trouvée dans un coin et de promener des touristes avec. Comme ça, les chevaux gagneraient l’argent qu’on dépensait pour eux. Ça a marché, un certain temps. Jusqu’à ce que le vieux Brotin, vous l’avez vu ici tout à l’heure, découvre que notre petite affaire nuisait à sa boîte. Il a un vieil autobus et fait surtout le ramassage scolaire, mais aussi, de temps en temps, des balades. Bref, il commence à s’intéresser au bien-être de nos chevaux.

Depuis, le bien-être des chevaux devient un sujet au village. Tout à coup, le boulanger me demande si c’est vraiment possible de tenir des chevaux sur un si petit terrain. Le curé fait un sermon sur le devoir chrétien de respecter la créature. La SPA m’envoie une lettre me disant qu’on nous a à l’œil. Et le maire nous envoie la gendarmerie pour un contrôle des conditions sanitaires. Mais les ennuis n’avaient que commencé.

Les ennuis qu’on a eus après étaient bien plus graves. C’était d’abord Julien qui se casse la jambe et est transporté à l’hôpital où on découvre qu’il a le diabète et pas d’assurance maladie. Comment aurions-nous payé ? Imaginez le traitement. L’opération se passe mal, on doit l’amputer, la jambe droite, celle qu’il s’était cassée, puis la jambe gauche. Rien à faire, me dit le médecin. Pas de chance, une vie insalubre. Il faut faire attention à soi. Inflammation, découragement, épuisement, collapsus, arrêt de la fonction cardiaque. J’étais veuve, même si nous n’étions jamais mariés.

Il ne s’est jamais marié avec cette Belge, disent les gens. Il a su pourquoi ! Nouveau sujet : cette Belge avait un seul but, s’approprier le terrain et se débarasser du pauvre Julien au plus vite. Mais dites donc, elle n’est pas propriétaire du terrain que je sache ! Si si, Julien le lui a transcrit. Ah, la vache ! La rusée ! C’est ça ce qu’elle a voulu ! Les gens ne sont pas regardants quand ils répandent des rumeurs. Vous voyez : vous inventez n’importe quoi, comme ça, dans la conversation, un mot donne l’autre, et à la fin, cela devient une vérité incontestable, parce que vous l’entendez répété, grossi, enrichi. C’est Bine qui m’a tenue au courant, Bine avec sa mine de fausse pitié, elle est intarissable sur les racontars.

Racontars fantaisistes, rumeurs solides, j’en a appris pas mal sur moi. Après avoir perdu mes chevaux, j’aurais commencé, dans la mare à côté, un élevage de moustiques porteurs du sida, pour me venger. C’est vrai qu’il y a énormément de moustiques, là où j’habite. C’est que c’est assez humide. Quand on avait encore notre petite entreprise d’excursions en diligence, il y aurait eu des participants pris d’un malaise inexplicable en cours de voyage, le bois de la guimbarde sécrétant un gaz inodore. Et évidemment, puisque je suis Belge, Dutrou oblige, je dirigerais un réseau de pédophiles qui se rencontrerait chez moi pour fêter des orgies nocturnes. Les ballets roses, quoi. Des histoires comme ça, au plus ça dure, au plus ça pelle. C’est incroyable comme l’imagination est répétitive et invente peu de choses nouvelles.

Une nouvelle étape du combat, c’était la mort de ma jument Dalia parce que quelqu’un avait mis de la mort aux rats dans mon puits, assez que pour tuer tous les animaux et moi avec. J’avais échappé belle, j’ai eu vraiment la pépette. Vous imaginez ma tristesse quand j’ai vu la belle bête qui avait perdu la bataille contre la mort, Dalia étendue sur le pré avec des milliers de mouches tournant autour du cadavre. Mais le pire, c’était la réaction du bourgmestre. Quel smeerlap, quel salaud ! Au lieu de m’aider, au lieu de faire chercher l’empoisonneur, il profite de l’occasion pour me retirer le droit de tenir des chevaux sous prétexte que je ne suis pas mesure de bien les garder. «Tu me tapes sur les nerfs, toi et ta ferme-poubelle », dit-il, et hopp ! mes chevaux disparaissent avec un camion de la SPA. Deux semaines après, ils sont vendus à je ne sais qui, je demande qu’on me donne au moins l’argent, ma demande se perd dans la paperasse de la mairie, la présidente de l’association a tout son temps de filer avec l’argent. Me voilà sur la paille.

Je travaille un peu, de la comptabilité chez un garagiste en ville. Et j’ai encore un peu d’argent pour tenir le coup, deux ans, trois ans peut-être. Mais ils ne veulent pas que je reste, ils veulent que je craque. Balthasar – c’est le barbu, un sculpteur – et Florence sont les seuls à me soutenir, mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre tous ! Ils veulent que je vide la place, simplement. J’ai été cambriolée, deux fois, pour me faire peur, naturellement, car il n’y a rien à voler chez moi. On a essayé de casser le moteur de mon groupe électrogène avec du sable dans le réservoir, heureusement, je l’ai remarqué à temps. Des lettres anonymes : « On aura ta peau ! », « La prochaine fois, ce sera ton bahut de camping ! »

Mais la prochaine fois, c’était bien moins spectaculaire. C’était mon vélo qu’il sont cassé. La roue avant complètement tordue. Ils pensaient certainement pouvoir m’empêcher d’aller en ville pour y gagner des sous. Balthasar me l’a réparée. Mais depuis, pendant que je suis absente, on utilise mon terrain comme décharge : en rentrant, je trouve des frigos, des vieux téléviseurs, des pourrissures de toute sorte. Depuis, j’ai aussi des rats qui me tiennent compagnie ...

Sandrine se tut. Je demandai :

– Mais pourquoi est-ce que tout le monde est contre vous ?

J’avoue que cette question m’intéressait beaucoup plus que le sort certes regrettable de la pauvre Sandrine. Du coup, mes maris se mélèrent à la conversation. Je leur fis comprendre qu’ils n’avaient rien à ajouter sauf des hypothèses et qu’il valait mieux écouter la jeune femme elle-même. A quoi Georg répliqua en disant que moi-même je ne faisais pas autre chose.

– Tout à l’heure, pendant la bagarre, tu n’as rien vu de précis. Les gens autour ont tout caché. Tu as simplement supposé que Balthasar avait mouillé son adversaire. Il aurait très bien pu trébucher ou même terminer son verre avant de s’en prendre au boutonneux. As-tu vu que le boutonneux avait les cheveux mouillés ? Non ? Alors, ne me dis pas que tes idées correspondent à la réalité.

C’était vrai. J’imaginais comment les choses auraient pu se passer. Mais que faire d’autre ? On ne sait jamais tout. Jamais exactement. Jamais suffisamment. On simplifie. On arrange les faits. On se facilite la vie. On invente. On patauge dans du sable mouvant. On construit des ponts sur des fondations peu solides.

Mariàn protesta :

– Eh alors ? On se crée le monde. Quoi de plus normal ? C’est ça, le génie humain.

Samuel, pratique comme toujours, avança que je pourrais néanmoins demander à Sandrine son point de vue. Finalement, c’était elle qui pouvait le mieux dire pourquoi les gens la détestaient. Son train de vie un peu bizarre ou parce qu’elle était étrangère ? On dit que les Français sont des racistes invétérés ! De toute façon, elle indisposait les braves gens du village.

Il avait raison, Samuel, surtout parce qu’il était de mon avis. Sandrine l’avait touché parce qu’elle aimait les chevaux. Je me tournai donc vers Sandrine. Mais elle n’était plus sur sa chaise. Je demandai à Florence :

– Elle est où, Sandrine ? Je ne l’ai pas vu partir.

– Quand elle a bu ce qu’il lui faut, elle rentre. Elle a peur de laisser son camping-car sans surveillance.

– Vous pensez qu’elle a provoqué les gens, Florence ?

– C’est possible. Elle est différente, parfois ça suffit déjà.

Peut-être. Quand on s’est trouvé une identité, on aime que tout le monde y ressemble. Un village a toujours besoin d’une bête noire, d’un bouc-émissaire, d’un idiot du village. C’est le point de mire où tout le monde se regarde comme dans un miroir déformant, le contre-exemple qui aide à se définir : heureusement, je ne suis pas comme ça ! Et Florence de terminer mon idée :

– Comme Clémentine, tu sais !

Elle m’avait tutoyée. Je faisais du progrès. J’essayai d’enchaîner :

– Et Taraud, qu’est-ce que tu en penses ?

– C’est une fine mouche, dit Florence. Il a bien joué le jeu. En se mettant à la tête du mouvement, il a toute la population derrière lui. Une chose est sûre : ce ne sont pas les chevaux qui lui faisaient pitié, c’est Sandrine qui lui fait horreur. Tu n’as qu’à regarder son visage quand il la rencontre. Pincé, c’est à peine qu’il lui dit bonjour. Peut-être qu’il a même commencé à nouer les intrigues, à faire courir des rumeurs, difficile à savoir. Il est toujours bon d’avoir un ennemi public. Ça crée des liens.

– Il n’a pas convaincu tout le monde, paraît-il. Le sculpteur ...

– Ah, Balthasar ! C’est un pauv type, malgré le gros terrain dont il a hérité. Il est d’ailleurs le voisin de Sandrine, c’est sur la même colline, à quatre kilomètres d’ici, et chez lui, c’est aussi le foutoir, il a trop de choses dans sa maison. Des choses que son père lui a laissées. Je n’y suis jamais entrée, on me l’a dit. Quand tu passes, tu peux voir dans son jardin quelques-unes des ses œuvres, de vraies horreurs. Son père était un grand artiste avec un atelier à Paris, beaucoup de relations, même à l’étranger ; le fils, lui, a préféré s’enterrer ici et il travaille le jour et la nuit, apparemment pour classer toutes ses collections. On dit qu’il s’intéresse à tout, ramasse tout, mais il ne vend pas grand-chose. Il fait des réparations, une cheminée par ci, une pierre tombale par là. Taraud lui a offert de restaurer la fontaine sur la place, mais Balthasar a refusé. Par principe. Ils sont brouillés, une fois pour toutes. Au moins, voilà un homme sympathique !

La nuit, j’ai fait encore un cauchemar.

Il se peut que vous n’aimiez pas mes rêves. En plus, il y aura encore de petites bestioles ! N’hésitez pas à sauter le passage et cliquez ici. Si par contre, vous avez une prédilection pour petites créatures, il serait dommage que vous en ratiez le récit !

A chaque fois que je passe près du marais, j’ai envie d’aller aux toilettes, je transpire, je ne sais pas pourquoi. C’est peut-être la brume qui se dégage la nuit, un nuage grisâtre qui colle à la peau, qui étouffe. C’est la nuit, et pourtant il fait une chaleur abominable. J’essaie de rentrer vite, mais j’avance difficilement, mes chaussures collent au goudron de la route, à chaque pas j’enfonce un tout petit peu dans la masse molle. J’ai mauvaise conscience, mais pourquoi ? Définitivement, c’est un sentiment de mauvaise conscience : la peau tendue, la bouche sèche, le regard furetant la terre. J’ai fait le mal, mais quoi ? Le sol au-dessous de mes pas devient de plus en plus mou, il faut faire un effort pour lever le pied, j’aurais dû mettre des chaussures plus solides. La route monte ; curieux, la dernière fois que je suis passée par là, je n’avais pas remarqué. Une déviation que je n’avais pas remarquée non plus, mais elle ne mène nulle part, un cul-de-sac. Je retourne donc. La route s’élargit, elle devient une place, mais il y des arbres plantés dans le goudron, une vraie forêt menaçante. Et un bourdonnement dans l’air, des battements d’ailes, de milliers d’ailes. Mais ce ne sont pas des oiseaux. Je regarde en haut : sur les branches des arbres, grosses comme des pigeons, les yeux désespérés, des mouches, qui, dès que mon regard les frôle, s’envolent, s’enfoncent dans la brume, reviennent, se posent sur les branches, se cramponnent, terrifiées, avides. Elles cherchent quelque chose, fouillent l’air toujours plus irrespirable. Il bouche les narines, se solidifie, colle sur les parois du nez. Soudain, toute la volée prend son élan, se jette dans le ciel obscur, comme si quelqu’un leur avait donné le signal. Elles ont reçu la consigne, l’appel est arrivé, enfin, le doute ne les arrête plus. Elles connaissent la direction, elles la suivent imperturbablement. Je sens que je dois courir après elles, mais mes pieds sont lourds, mes muscles ne m’obéissent pas. J’aperçois les mouches, elles sont heureuses, j’en suis sûre. C’est un triomphe. Elles se jettent par milliers sur quelque chose, un objet que je ne peux pas distinguer, le cadavre d’une souris peut-être, au milieu du marais. Quelque chose en décomposition, qui pue, avec une surface lumineuse dans la nuit. Les mouches ne se disputent pas leur proie, il y en a assez pour tout le monde, elles  s’enlisent, s’enfoncent dedans, disparaissent, mais comme il y en a toujours des nouvelles qui se précipitent sur cette chose, le mouvement continue et je regrette d’être fixée à ma place, d’être clouée au sol, je me sens coupable, parce que je n’arrive pas à me réunir à cette chose fascinante au milieu du marais. Comme c’est gratifiant, la paix enfin trouvée ! Comme je voudrais être là ! Comme je voudrais me dissoudre là-dedans, dans cette sécurité chaude ! Je suis honteuse, je regrette ma faiblesse. Mon immobilisme est impardonnable, on va me punir, c’est certain. J’ai peur, tout se crispe en moi.

Et je me réveille, j’ai un besoin pressant. Après m’être recouchée, je regarde ma montre : il est minuit. Mais cette nuit-là, je n’allais pas dormir beaucoup.

 

 
 

 chapitre6

 

 

VI

 

Je fus brusquement réveillée vers trois heures. Quelque part dans la maison, un gazoullis, un pépiement, un sifflement, une sirène d’alarme, le téléphone. Je me levai, cherchai l’appareil.

– Oui ?

– C’est moi, Florence. Franziska ?

– Comment est-ce que tu connais mon numéro de téléphone ?

– Mais ce n’est pas le tien, voyons, c’est celui de ton proprio !

– C’est vrai. Qu’est-ce qu’il y a ?

– Une explosion chez Balthasar. Sandrine m’a appelée. Tu peux me conduire là-haut ?

– Maintenant ?

– Bien sûr que maintenant ! Tu peux ?

– Je viens.

– Je t’attends devant le café.

Je m’habillai sommairement, pris les clés, sortis, démarrai. Florence était en effet devant son café. Elle monta dans la voiture.

– Normalement, j’y vais à vélo. Fais vite. Prends rue première à gauche, puis c’est tout droit.

Heureusement, il n’y avait personne sur la route.

– On y est presque, Franziska. Prends ce chemin, encore deux cents mètres.

Les phares illuminaient un beau désordre derrière la clôture que quelqu’un avait enfoncée. Dans le jardin, il y avait partout des éclats de pierre blanche, un bras de statue arraché, une tête qui s’était cassée en deux, et sur le piédestal encore intact, se dressaient deux jambes de marbre. Elles semblaient courir seules, sans le corps qu’elles auraient dû supporter.

– On a fait sauter la grande statue, la plus moche, constata Florence.

Ailleurs, il y avait d’autres œuvres d’art qui se cachaient dans la nuit.

– Plus d’effroi que de dommage, dit Balthasar tranquillement qui sortait de la maison avec Sandrine. Je n’ai jamais aimé ce monstre. C’est, c’était le « vengeur » de Breker.

– Ah, ce n’est pas vous qui avez fabriqué cette horreur ? dit Florence.

– Évidemment pas. C’est mon père qui l’a achetée dans les années soixante.

J’étais surprise.

– Vous ne voulez pas dire que c’était une œuvre d’Arnold Breker, le sculpteur nazi ?

– Exactement, me dit Balthasar. Ce n’est pas une grande perte pour l’humanité, cette statue, et pas la première de Breker qu’on a dynamitée. – Duarat, Balthasar Duarat, dit-il pour se présenter, en me tendant la main.

– C’est Franziska, dit Florence. Elle est Allemande.

– Mais comment se fait-il que vous possédez un Breker ?

– C’est toute une histoire, dit Balthasar. Breker était un type qui connaissait tout le monde, Cocteau, Dali, Picasso, mon père ... Après la guerre, ça avait le charme du défendu, du faisandé, du monstrueux, du dérisoire. Et puisqu’il était proscrit, Breker avait intérêt à soigner ses relations françaises. De temps en temps, il faisait cadeau d’une de ses œuvres, les plus récentes, à ses amis. Pour qu’on parle de lui. C’est comme ça que mon père a pu acheter du Breker pour pas cher. C’était une occasion, vous comprenez ? C’est par des soldes que se terminent les grandes époques de l’histoire. Mon père n’a pas voulu garder le « vengeur » à Paris, c’est pourquoi il l’a fait livrer ici. Dieu sait, de quoi il se vengeait ...

– Peut-être de la défaite des Allemands, en 1945.

– C’est même possible, il avait un petit air rancunier, dit Balthasar en soulevant une moitié de tête. Je lui avais mis un masque de Zorro, ça lui allait pas mal. Tiens, voilà ses couilles, l’explosion les arrachées.

Balthasar semblait plutôt soulagé, son visage bronzé souriait derrière la barbe qui en cachait une grande partie.

– Je n’ai jamais osé le faire moi-même, dit-il.

– Quoiqu’il en soit, dit Sandrine, il faut appeler la gendarmerie.

– Pour quoi faire ? Les flics constateront l’effraction et l’explosion, ils rentreront chez eux en rigolant. Deux mois après, tu reçois une fiche pour l’assurance, et puis l’incident est clos. – Il faudra que je répare la clôture, d’ailleurs. C’est dommage que je ne sois pas assuré, j’aurais bien ri de voir payer une assurance française pour une œuvre de l’ennemi héréditaire. Tu ne veux pourtant pas que je réveille le boutonneux pour qu’il vienne ici avec toute son armée.

– Ah, il est flic ?

– Oui, Gérard est mon meilleur ami, ironisa Balthasar. Et qui sait ? Peut-être qu’il n’est pas encore recouché.

– Vous pensez donc ...

– Je ne pense rien, Madame. Tout le monde aurait pu faire le coup : Gérard, pour me rendre la baffe d’hier ; un esthète, à qui déplaisent les mensonges de Breker ; ça peut être une manifestation anti-germanique ou simplement un plaisantin ...

– Je ne me sens plus en sécurité, dit Sandrine.

– Tu ne l’as jamais été. Tu sais bien qu’on te déteste ; ne t’en fais pas, c’est une situation comme une autre.

Florence n’était pas d’accord :

– Mais ce n’est pas une gaminerie, venir ici avec de l’explosif, ça aurait pu causer bien d’autres dégâts.

– Oui, c’est une critique assez énergique, avoua Balthasar. Il bâilla.

– Le réveil était un peu brusque, ajouta-t-il. On ne pourra pas dormir de sitôt. Venez les femmes, je vous fais un café. La nuit, on ne voit rien dehors.

On passa dans un couloir plein d’objets hétéroclytes, soigneusement fixés aux murs, pour entrer dans une grande cuisine qui faisait également salon. Balthasar nous demanda de nous asseoir autour de la table ovale, mit de l’eau à chauffer dans une casserole et prit un paquet de café dans un tiroir. Le placard qui couvrait un côté de la pièce, n’avait que des centaines de tiroirs de toutes les dimensions, un mur, une forteresse de tiroirs : il y en avait de minuscules et d’énormes, arrangés, entassés, superposés selon un plan obscur. Balthasar qui surprit le regard étonné que j’avais posé sur ce meuble :

– Je l’ai construit moi-même. Ça a pris des années. C’est pratique d’avoir toutes ses affaires à portée de la main.

– Et vous vous débrouillez dans ce monde de tiroirs ?

– Pas toujours, soupira-t-il, quelquefois je suis obligé de chercher longtemps. C’est que je change d’opinion de temps en temps.

Je sentis que Georg jubilait, tandis Samuel trouvait le meuble peu pratique, car on ne voyait pas le contenu des tiroirs ; Mariàn ne savait quoi en penser, mais il trouvait que l’utilisation comportait bien des surprises, après des années on retrouvait des choses qu’on aurait mieux fait d’oublier. J’interrompis la dispute en train de se déclencher, et je regardai ailleurs. Derrière la fenêtre, une faible lueur annonça le jour.

Balthasar mit le café dans une cafetière, versa l’eau, apporta les bols.

– Vous m’en direz des nouvelles, dit-il. Il réveille les morts.

Dans un coin, je découvris une toute petite gravure encadrée. Je me levai pour la regarder. Je reconnus tout de suite la signature de Dürer, le A et le D. La gravure représentait un paysage montagneux avec un château entouré d’un fossé et  au donjon carré. Au premier plan, un cochon était en train de bouffer, des feuilles lui sortaient de la gueule ; une grosse pierre ressemblait à une tête coupée. Le plus curieux, et cela expliquait le sujet quelque peu bizarre, c’était que le porc n’eût qu’une tête mais deux corps soutenus par six pattes, quatre derrière, deux devant. Deux autres jambes sortaient des dos de l’animal et s’agitaient en vain dans l’air. Un monstre, mais apparemment content de son sort : il semblait sourire. Je demandai à Balthasar :

– C’est un Dürer authentique ?

– Mais oui, c’est une gravure sur cuivre qui date de 1496 et qui représente le cochon à deux corps d’Ubelheim. Un cochon siamois, pour ainsi dire, qui a fait la fortune du paysan. Sébastien Brant, l’auteur alsacien de la Nef des fols, a aussi publié un tract sur cette histoire. A l’époque, les gens se sont disputés pour décider si la naissance d’un tel monstre était un avertissement céleste ou un hasard. Je suis pour le hasard génétique. D’ailleurs, Brant, avec son discours moralisateur, a loupé une autre histoire bien plus édifiante qui se rattache au cochon à huit pattes.

– Ah bon ?

– Celle du châtelain amoureux. Le seigneur du village avait bien sûr entendu parler du cochon miraculeux, son aumônier lui avait soufflé plein les oreilles du mauvais signe que cela représentait, que le village était exposé à la damnation éternelle et qu’il fallait à tout prix éradiquer le cochon et le paysan avec si l’on voulait se sauver de l’enfer. Or, les temps étaient difficiles, le village, quoique protégé par un mur délabré qui datait du siècle dernier, avait été plusieurs fois dévasté par des troupes étrangères ; il fallait prendre au sérieux les avertissements du curé.

Adalbert descendit donc au village pour examiner le malheur. Le double cochon ne lui dit rien de précis, il était là simplement,  bouffait pour deux et semblait se réjouir de son existence. Mais la fille du paysan, la jolie Isabelle, était sans doute un grand danger, pas pour le village, mais pour son jeune seigneur. Sur le coup, il tomba amoureux de cette fille qu’il vit pour la première fois, son cœur gonfla à sa vue, la parole lui manqua et sa bouche était sèche comme le désert.

Or, les filles de paysan ne valaient pas grand-chose à l’époque. On s’amusait avec elles, et ensuite, on les mariait à un rustre quelconque en augmentant leur dot de quelques lopins de terre. C’était la loi, et personne n’y avait rien à redire. Mais notre seigneur ne vit pas les choses ainsi. Il aimait cette jeune fille. Il l’adorait. D’autant plus qu’elle avait opposé à ses avances une résistance surprenante. Il décida qu’Isabelle fût heureuse, il se résolut à l’épouser.

C’était une folie inouïe. Tout le monde s’indignait, en premier lieu le curé qui soupçonnait que le seigneur du village soit corrompu par les nouvelles doctrines dont on parlait beaucoup, l’importance de chaque Chrétien et tout le tralala. Les paysans eux-mêmes n’étaient nullement enchantés par l’idée saugrenue du jeune noble, par respect de la tradition d’une part et parce qu’ils enviaient au père d’Isabelle déjà le cochon miraculeux ; marier sa fille à un noble, c’était décidément trop. Ils firent donc savoir à leur seigneur qu’une révolte paysanne ne serait pas impossible, une belle guerre comme celle qui avait éclaté trois ans avant, à Sélestat.

Mais le châtelain s’obstina, ou plutôt, son désir de posséder la jeune fille s’incrusta dans ses entrailles de sorte que son habit se gonfla à un endroit précis dès qu’il pensait aux agréables rondeurs virginales d’Isabelle et qu’il devait quitter toute société de peur de se ridiculiser. Isabelle, qui était une fille réaliste, s’amusa beaucoup quand elle l’entendit et pensa que les choses tournaient rond pour elle. Le réalisme est une drôle de chose, on dirait que c’est l’absence d’imagination : pour Isabelle, épouser un noble, était une idée impensable, on ne se marie pas à un éléphant. Le conseil de famille la soutint dans cette opinion.

L’affaire aurait pu mal tourner, car déjà le cochon siamois avait jeté des soupçons sur la famille ; le pouvoir qu’elle avait sur Adalbert était alarmant : la jeune fille aurait bien pu terminer sa vie sur un bûcher, le seul obstacle au procès pour sorcellerie étant qu’elle n’avait pas obstrué la virilité du châtelain amoureux, mais au contraire, elle l’avait renforcée, comme des expériences réitérées avec les femmes de chambre du château le prouvèrent. Cela ne correspondait pas aux dernières découvertes de la science. La sagesse de l’Église, considérant surtout la situation politique, trouva alors un expédient. L’aumônier, rempli de pitié, présenta à son seigneur que le problème n’était pas insoluble et que, si la coûtume et la religion s’opposaient à ce mariage impie, la belle paysanne pourrait nonobstant exhaucer les vœux les plus chers de son seigneur, moyennant évidemment une récompense beaucoup plus considérable. Il se déclara prêt à négocier.

Le jeune noble accepta bon gré mal gré la pieuse proposition qui ne correspondait pas tout à fait à ses vœux les plus intimes et qui lui procurerait une nuit d’amour des plus chères ; et ainsi fut-il. Isabelle, instruite par une tante, insista pour que cette nuit se passe non au château, mais dans la paille de l’écurie, au sein de la famille pour ainsi dire, ce qui ajouta un inconfort considérable à l’affaire ; en plus, elle était bien jolie, mais peu douée. C’était le point de vue du jeune homme, évidemment. Elle, elle trouvait que c’était bien assez de sacrifier sa virginité au bonheur de sa famille et de le laisser se fatiguer sur son beau corps.  Quand, le matin après, les deux se séparèrent, Adalbert lui fit part de sa déception ou de sa guérison,  c’est selon ; à quoi elle répondit sèchement que c’était sa faute à lui puisqu’il était incapable de lui inspirer le moindre sentiment. En plus, il lui avait fait mal. En effet, puceau qu’il avait été jusqu’à ce jour, il manquait d’expérience et d’adresse. Il s’excusa alors, effondré, et par la suite, Adalbert la combla de dons, elle et sa famille, pour qu’elle se taise. Isabelle qui ne perdait pas le nord, le lui promit et tint parole, malgré l’enfant dont elle devait expliquer la présence et qui ne ressemblait ni à elle ni à Adalbert. L’histoire s’est sue quand même après ; le papa, devenu riche, était un peu bavard.

C’est ainsi que un malheur et le progrès furent empêchés avec quelque difficulté et que la région sauvegarda ses traditions.

– Et le cochon ? Qu’est-il est devenu ?

– Je ferai des recherches, Madame. C’est vrai, l’histoire est incomplète. Et moi qui me suis juré de ne collectionner que des histoires parfaites ! 

– Vous êtes collectionneur d’histoires ?

– A quoi bon d’avoir tant de tiroirs ? Votre café sera froid !

A table, on discutait ferme sur l’auteur de l’explosion. Sandrine soutenait que c’était Tauraud :

– Il n’y a que lui à inventer une cochonnerie pareille, dit-elle.

Balthasar n’était pas de son avis :

– Que penses-tu ! Un homme politique a bien d’autres moyens pour t’emmerder.

Il regarda sa montre.

– Il est cinq heures et demie, dit-il. Il doit être levé, maintenant. Tu veux regarder ce qu’il fait à cette heure ?

Et il sortit, d’un autre tiroir, une paire de jumelles qu’il lui tendit.

– De cette colline, on a une excellente vue sur le village et sa maison.

Mais Sandrine refusa. Balthasar sourit.

– Je le sais de toute façon. Chaque matin, au petit déjeuner, il se tape la main gauche des dizaines de fois avec une règle en métal. Ça doit faire mal. Ne me demandez pas pourquoi, mais c’est curieux, vous ne trouvez pas ?

Quand nous sortîmes de la maison, une averse commença et la pluie diluvienne nous mouilla jusqu’à l’os avant qu’on puisse monter dans la voiture.

 

 

 

chapitre7 

 

 
 

Chapitre septième

 

Je sursautai vers huit heures quand, devant ma fenêtre, le moteur de la foreuse recommença à vrombir. J’étais crevée. Décidément, cette journée s’annonça pourrie. Dehors, la pluie s’était transformée en brume, et les tringles de la machine se détachaient du ciel gris comme un plan de construction dont on ne pouvait deviner le sens. Dans un coin de la vitre, j’aperçus mon visage, les cheveux en désordre.

Ma toilette faite, mon café bu, une tartine vite avalée, je sortis pour voir ce que les deux ouvriers fabriquaient avec tant de bruit. Distichon me rejoignit.

– Ça creuse, ça creuse, dit-il avec une voix lugubre qui me fit rire. A quoi bon ?

Dominique nous renseigna sans qu’on lui ait demandé :

– On cherche de l’eau en grande profondeur ! cria-t-il à travers le fracas. Les savants ont dit que l’eau d’ici était particulièrement bonne.

J’avais du mal à m’imaginer cela, le marais au centre du village ne semblait pas de bon augure. Mais les entrailles de la terre cachent souvent des surprises.

Tout à coup, Abdel arrêta le moteur.

– Regarde ce que la foreuse a monté !

Et il montra sa trouvaille. C’était un os.

– Et encore un ! Et voilà !

– Arrête-là, dit Dominique. Il faut montrer ces os. C’est peut-être un animal qu’on a enterré ici. Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Aucune idée, dit Distichon pour rigoler. C’est un dinosaure ?

Je pensai que les os étaient trop petits pour cela. Ce que Dominique me montrait ressemblait plutôt à une clavicule. Mais je n’étais pas spécialiste et de loin, on ne distinguait pas bien. Je proposai :

– Allez donc chercher le vétérinaire.

– Bonne idée, fit Dominique. Abdel, vas-y pour lui demander de venir. Moi je dirai à Albert.

Et les deux partirent. Peu après Dominique revint avec le propriétaire du champ. Albert était un jeune, brun, costaud, vingt-cinq ans peut-être. Il nous jeta un regard bref, puis se pencha sur les os.

– Ils sont brisés, dit-il. On ne peut rien reconnaître. Mais ce n’est pas une poule et une vache non plus, je dirais.

Pause. Attente jusqu’à l’arrivée de Tauraud.

– Pour eux, dit Distichon, c’est un bon boulot. Ils ne font que des récrés. Et pour nous, la fin des travaux ne sera pas de sitôt. On s’amusera.

– D’ailleurs, dit Albert pour interrompre le silence, ça ne me concerne pas. Le champ ne m’appartient plus, je l’ai vendu. Ce n’est donc pas sur ma propriété que vous avez trouvé un squelette.

– Vous l’avez vendu ? s’étonna Distichon. A qui ?

– A une boîte américaine ; je ne sais pas pourquoi ils font des forages ici. Leur avocat n’a pas voulu me le dire.

– Ils cherchent de l’eau minérale, répondit Tauraud qui avait surgi de la brume comme par miracle. C’est une firme importante qui veut s’implanter ici et s’emparer du marché européen, c’est l’avenir pour la commune. Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

Machinalement, je regardai la main gauche de Tauraud. Je ne vis rien de particulier. Le maire examina les os que Dominique lui montrait. Abdel commenta :

– J’ai bien dit que ce trou était maudit.

– Ce ne sont pas les os d’un animal, décida Tauraud après avoir frotté les objets avec son mouchoir. C’est bien le squelette d’un homme que vous avez trouvé. Vous êtes à quelle profondeur ?

– Deux mètres seulement, répondit Dominique.

– Quand même. Il est vrai, ce squelette ne date pas d’hier, il a fait de vieux os ici. C’est embêtant, mais il faudra le déterrer.

– Avec des pelles, ça prendra la journée entière, objecta Dominique.

– Mais non, vous pouvez emprunter la pelleteuse du cimetière. Je vous dis que cette omoplate, ce sternum font partie d’un squelette humain, on doit déterminer qui c’est, même si la personne n’est pas morte récemment. Il faudra aussi alerter la gendarmerie. Vous avez bien visé, ajouta-t-il, vous avez creusé là où était son cœur, regardez, voici une côte.

– Dégoûtant, trouva Distichon.

Il voulut rentrer précipitamment, mais il resta. Pour une fois, j’étais d’accord avec mes maris. On trouva cela intéressant.

Une heure après, la pelleteuse était arrivée, et avec elle, le boutonneux. Dans son uniforme, il avait l’air plus sérieux et moins agressif.

– Allez-y doucement, commanda-t-il. Ne cassez rien. Pas le premier squelette qu’on trouve dans la région. Vous connaissez le cas du squelette d’Altkirch ?

– Non, dit Tauraud. Jamais entendu. Ça s’est passé quand ?

– Il y a trois, quatre ans, dit Gérard. Vous voyez, monsieur le maire, on oublie vite. Alors, c’est l’histoire d’une dame de quarante ans, habitant dans le Vaucluse, qui un jour reçoit la lettre d’un notaire de Belfort, lui disant que sa mère Thérèse vient de mourir dans un hôpital à Altkirch et qu’elle lui a laissé sa maison située dans le centre. Quand la dame se rend là-bas, elle constate que tout a déjà été réglé  : sa mère est enterrée, les papiers sont préparés, elle n’a qu’à signer, prendre la clé de la maison et s’y installer, si elle le désire. Or, la dame est un peu gênée, car elle n’avait eu aucun contact avec sa mère depuis trente ans. Celle-ci avait divorcé, et la jeune fille avait vécu avec son père, dans le Midi. Elle se rend à l’adresse indiquée, contemple la maison quelque peu délabrée dont elle a hérité, se décide à ouvrir la porte et à la visiter au moins, puisqu’elle n’a pas la moindre envie d’y habiter. Elle la vendra.

Elle entre donc et trouve l’intérieur dans un état lamentable : la maison est sale, dévastée, à vrai dire, c’est une décharge d’ordures. Toutes les pièces sont remplies de cartons, de restes de nourriture qui ne pue même plus, tellement elle est vieille, de bouteilles, de meubles cassés, de livres déchirés, car sa mère était une femme instruite qui lisait beaucoup et avait l’habitude d’arracher de ses livres les pages qu’elle avait lues. Ce bordel monstrueux exaspère la dame au plus haut degré, il la décourage, et, navrée, elle appelle son mari pour lui demander de venir et de l’aider à ranger. Dans cet état, la maison est invendable. La dame n’ose même pas entrer dans le petit jardin, de peur d’y trouver encore des décombres ou des détritus. Sa mère, cette conclusion s’impose, a vécu deux vies bien distinctes, une vie publique, où on la regarde comme une femme tout comme il faut, comme une fonctionnaire modèle, cette ancienne institutrice reconvertie en psychologue scolaire, et une autre vie, cachée, soigneusement tenue à l’écart, où elle s’était permis toutes les négligences.

Son mari arrive et les deux se mettent à l’ouvrage, vident et nettoient une à une les pièces, essuient les placards, passent le plancher au savon, dépoussièrent les meubles. Ensuite, ils s’attaquent au jardin, qu’on avait laissé à l’abandon, et au fond du petit terrain, ils découvrent derrière des buissons une cabane adossée au mur d’une usine à biscuits, et à l’intérieur, assis sur une chaise, le squelette d’un homme de vingt-six ans environ. Effrayés, scandalisés, ils appellent la police ; l’enquête démontre d’abord que le jeune homme est décédé de mort naturelle il y a deux ans au moins, par la suite, qu’il s’agit du demi-frère de la dame – elle n’avait rien su de son existence. La forte odeur de chocolat, émanant de la fabrique voisine, avait empêché qu’on découvre le cadavre, qui avait eu tout son temps pour se décomposer au milieu de nombreux journaux de sport.

Retrouver un frère, c’est une joie, le trouver sous forme de macchabée, est choquant. Surtout, si la découverte révèle les côtés surprenants de la biographie maternelle. Puisqu’il n’y avait pas crime, la police a classé le dossier, mais il paraît que la dame a continué ses recherches ...

– Marrant, dit Tauraud. Je ne peux tout de même pas approuver le dérèglement de mœurs de la part d’une fonctionnaire d’État.

– Vous avez tort, dit Distichon au-dessus de la grille qui les séparait. J’ai connu Thérèse, je veux dire la mère, c’est une collègue comme il faut. Il est vrai que ça m’a toujours étonné qu’elle soit devenue psychologue, elle qui ne savait pas sourire aux enfants, ne les encourageait jamais, se plaignait toujours de leur comportement. Mais son métier d’instit, elle le savait sur le bout des doigts.

– Mais vous n’avez pas connu sa vie privée, dit Gérard.

– Non, c’est vrai. Je ne savais même pas qu’elle avait une fille.

– On pourrait inventer maintenant un tas de raisons pour expliquer sa vie clandestine, me dit Samuel. Et tu verras, à chaque fois, on ne fait que la mettre dans un petit casier préparée d’avance : la femme débordée par le stress de son métier et qui se laisse aller quand elle est chez elle ; la mère vicieuse qui emprisonne son propre fils ; la femme qui hait tous les hommes ... On ne peut pas lui laisser son secret ? Qu’en pensez-vous ?

Je n’étais pas d’accord :

– Au risque de te contredire, Samuel, tu sais bien que c’est impossible. Quand on a commencé une histoire, il faut la terminer.

Tout de suite, j’eus un débat dans ma tête. Ces conférences sont pratiques et beaucoup moins ennuyeuses que celles que je subis dans mon établissement, puisqu’elles sont courtes : quand je veux regarder une chose de plusieurs côtés, je n’ai qu’à demander à mes maris. Ils sont là, délibèrent, discutent, se disputent. Et ils s’intéressent à tout, comme moi, moi je contrôle tout.

– C’est une question importante. On cherche la perfection artistique, musa Mariàn.

– Mais non, dit Georg. Dans toutes les incertitudes de la vie, les histoires sont tout ce qui nous reste. Elles ont l’avantage d’avoir une fin et l’inconvénient d’être mensongères.

– Comment veux-tu savoir, si c’est un mensonge ou non ? dit Samuel.

– Tu as raison, soupira Georg. Tout ce qu’on peut faire, c’est tâter, deviner, supposer. Coller des morceaux. Mais nous sommes bien obligés de le faire, sinon on ne comprend plus rien.

– Ça va tout seul, affirma Mariàn. L’homme est fait pour créer des histoires.

– Pour en faire aussi, hélas. Quant à cette bonne Thérèse ...

– Laissez-moi réfléchir, dit Mariàn. Je vous écrirai une histoire abominable.

– Ah non, débrouille-toi et raconte.

– Je peux t’aider, dit Samuel. Mon histoire sur Thérèse porte le titre « La mal-aimée ».

– Vas-y, dis-je.

– Le tout commence quand Thérèse divorce, évidemment. Elle ne s’était pas rendu compte du fait : elle n’était pas douée pour aimer ni pour se faire aimer. Certes, elle avait épousé son mari, un collègue d’ailleurs, parce que, avec lui, elle ressentait un bien-être, une tranquillité, avait la certitude de pouvoir passer la vie avec cet homme sans histoires ; ça avait été le bon vieux mariage bourgeois, raisonnable, celui qui ne connaît pas les grands envols de l’âme, mais pas de crises de désespoir, de déception non plus. Elle n’attendait pas plus. La négation de toute énergie dépensée vainement. Se maintenir en vie sans effort. Ce qu’elle avait espéré, c’était la solidarité qui est une belle chose mais ô combien précaire. C’est les petites irritations qui rongent la vie commune, les habitudes, les oublis sans importance, les défaillances minimes : le rasoir pas rangé, les chaussettes laissées devant le lit, sa manie de fumer pendant le journal télévisé, ses silences. Et naturellement ses désirs sexuels auxquels elle opposait une routine aussi têtue qu’exaspérante. L’enfant, leur fille, de lui tendrement aimée, acceptée par elle comme un fait, n’avait pu freiner la dérive insensible, et au bout de quelques années il fallut se rendre à l’évidence : non le fol amour, qui ne l’avait jamais emportée, mais la sympathie tiède s’était écoulée, infiltrée au sable du temps, qui ne laissait que le blanc désert des habitudes.

Ils décidèrent donc de se séparer, elle lui laisserait la garde de la fille, sans trop de regret ; il se fit muter dans une ville du Midi, la voilà de nouveau seule, et finalement ce n’était pas la plus mauvaise solution.

Vint alors le bref éblouissement d’une romance tardive : l’homme s’appelait Marc, avait les opinions arrêtées, la poitrine velue et le sexe dur. En peu de temps, il lui enseigna sa vision de l’univers et lui fit un enfant. Selon lui, la seule chose qui valût la peine, c’était l’amour de Jésus, et puisque Thérèse n’avait jamais connu l’amour terrestre, par manque de talent, elle était d’accord pour essayer celui-là, cet amour spirituel qui remplit l’âme de bonnes pensées. Marc lui expliquait la chose de préférence quand ils étaient au lit. Elle devait donc tout lâcher, se laisser choir dans la main toujours ouverte du Seigneur, avec laquelle il aimait frapper le postérieur de Thérèse. Rien n’était important sauf l’entière soumission aux volontés du tout-puissant, et Marc éjacula pour ponctuer sa dernière phrase. Elle eut un orgasme trois étoiles.

– Comme tu es fort !

A quoi il répondit :

– C’est dommage que tu ne sois plus vierge.

Il fit une pause et continua :

– Marie est La Vierge. Qu’est-ce que ça signifie ? Cela veut dire que Marie est pleinement donnée à l’absolu de Dieu. Dieu l’a saisie. Il est désormais sa plénitude. Le mariage est une bonne chose, une chose sainte ; celui qui se marie fait bien, celui qui ne se marie pas fait mieux. Si tu te tournes vers Marie, elle fera en sorte que tes priorités deviennent de plus en plus celles du Seigneur. En t’approchant d’elle, c’est l’absolu de Dieu qui va grandir en toi.

Il se retira, épuisé, Thérèse fut époustouflée.

– Tu devrais arrêter de te maquiller, dit Marc. Veux-tu améliorer l’ouvrage de Dieu ?

– Je t’aime, même si tu n’es pas vraiment belle, dit-il deux mois plus tard. Ta peau a vieilli. Si tu étais croyante, tu t’adresserais à La Vierge : la vraie beauté vient de l’intérieur.

Thérèse ne s’était jamais beaucoup intéressée à sa peau. Elle faisait le nécessaire, pas plus. Mais le reproche de Marc lui montra qu’elle n’était pas assez appliquée, pas assez fervente. C’était logique : si La Vierge l’inspirait, l’illuminait, elle serait belle à souhait. La Vierge s’intéresse à tout ce qui fait notre vie, pas seulement à ce qui est religieux. Elle se promit de dire dix fois par jour sa prière : « Me voici, la Servante du Seigneur. Qu’il soit fait selon ta parole. » Mais Marc n’était pas satisfait.  En regardant son ventre, qui s’était un tout petit peu arrondi :

– Tu ne serais pas grosse ? La débauche est un péché mortel. Nous serons punis ...

Elle ne le lui avait pas encore avoué, elle s’en réjouissait et se sentait coupable en même temps. Mais oui, elle était enceinte, elle attendait le fruit du crime ! Deux grosses larmes coulèrent sur son visage, de bonheur et de regret. La voici coupée en deux, dans l’espoir d’être pardonnée et la crainte que son repentir ne serait pas suffisant pour appaiser la colère de La Vierge.

– Il faut être forts, tirer les conséquences.

Et Marc les tira. Du jour au lendemain, il la quitta. Il fallait quelques semaines à Thérèse pour comprendre que ce garçon l’avait laissé tomber, tout bêtement. Et qu’il avait bien préparé son coup. En vérité, cela ne l’étonna pas beaucoup, elle n’avait pas attendu autre chose, elle ne haïssait pas son amant infidèle, elle n’éprouvait rien de spécial. Une fois que l’odeur de la sainteté se fut évaporée, le verbiage dissipé, elle retomba dans sa vieille conviction que les hommes ne valaient pas la peine qu’on s’occupe d’eux, elle-même comprise. Il y en avait tant. Il fallait un peu de discipline pour s’en sortir, une légère couche de peinture pour maintenir les apparences, c’était tout. Sa vie serait donc partagée en deux : l’une, publique, sans faille aucune, l’autre, cachée, qui serait la fête du je-m’en-foutisme. Elle s’occuperait le moins possible du gosse qui allait naître, le moins possible d’elle-même, tout en vivotant sa vie elle serait un trou noir, indifférente à tout. – Voilà comme ça s’est passé, termina Samuel.

Un vent froid me fit frissonner. J’eus l’idée de faire un peu de ménage. Après deux jours, il était temps de mettre de l’ordre. En passant devant la porte d’entrée, je ramassai un prospectus de la prochaine fête foraine, qui avait été jeté par la fente de la boîte aux lettres ; il y avait l’image d’un train fantôme. Mariàn chanta tout d’un coup :

Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

– Ça te vient d’où ?

– Je ne sais pas.

Dehors, le travail tirait à sa fin. On vit seulement les têtes des deux ouvriers qui creusaient le fossé. Je ressortis pour voir, et j’entendis Tauraud qui dit :

– C’est le squelette d’une femme, sans doute. Il est complet, à ce que je vois, sauf qu’on a séparé la tête du corps. Gérard, faites venir la PJ, nous ne pouvons pas résoudre l’énigme nous-mêmes. Ils doivent au moins déterminer de quoi il s’agit ici, et ils ont les moyens. Abdel, fais un effort, arrête de pleurnicher. Je te dis que ces os sont déjà vieux.

– Mais je ne pleure pas, monsieur le maire ! Je suis sûr que ce squelette n’est pas Halima.

– Ah bon ? Et pourquoi es-tu de cet avis ?

– Vous savez ce que j’ai trouvé dans mon poulailler, ce matin ?

– Je ne vois pas le rapport.

– Un œuf, un œuf avec le nom d’Allah écrit en arabe sur la coque. C’est bon signe, on retrouvera Halima !

– Tu es sûr que c’était bien une inscription en arabe ?

– Je sais lire, monsieur le maire ! Il n’y a pas de doute : c’est écrit.

C’était un classique. Où est-ce que j’avais lu une histoire pareille ? Taraud non plus n’était pas très convaincu, mais seulement parce qu’il n’était pas musulman. Son scepticisme était sélectif.

– Il faudra montrer cet œuf aux journalistes, ça nous fera de la pub.

Je me rappelai le cochon à huit pattes :

– Ce village est propice à des merveilles. Déjà en 1496, Ubelheim a donné naissance à un cochon siamois.

Pour une raison que je ne devinais pas, cette remarque ne plut pas à Taraud. Il s’adressa à l’ouvrier devant lui :

– Dominique, avez-vous trouvé encore autre chose à cet endroit, quelque chose qui puisse nous renseigner sur la personne ensevelie ici ?

– Oui, déjà hier, mais beaucoup plus haut. A quarante centimètres environ. Regardez, on a mis ça sur la bâche, là.

– Faites voir. Une jambe en bois, un ours en peluche, un masque à gaz, des épingles, des cartes de belotte, une perruque ... Curieux, tout ça.

Il se gratta machinalement la tête avec sa règle qu’il avait tirée de sa poche.

– Je n’y comprends rien, dit-il.

La curiosité me dévorait, cet amas chaotique m’attirait. Mais que faire de tous ces objets qui n’avaient pas de sens ? Je pris une décision : je commencerais par n’importe lequel.

 

Fin provisoire, à suivre plus tard !