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                        Michel Gozard: La couleur peut-elle désenchanter?

                      Petite remarque sur le regard

                       Wolf Wucherpfennig: Apokalypsis Monaci laeti. München um 1900, durchleuchtet von Thomas Mann
 

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LA COULEUR PEUT-ELLE DÉSENCHANTER ?

Michel Gozard

La ruelle d'Or, à Prague - en noir et blanc et en couleur

Difficile dans cette charmante ruelle d'imaginer le passage du Golem. Un petit gnome ou un nain de jardin peut-être! Il me semble que dans ce cas la couleur désenchante par référence aux photos anciennes et aux films expressionistes. Nosferatu colorisé perdrait une grande partie de son impact; M le Maudit aussi. Sans gris brouillard point de mystère! L'emploi de la couleur est perçu comme inadapté, presque anachronique, pour un lieu qu'on suppose terne de saleté et enveloppé d'une pénombre énigmatique... probablement à tort puisqu'il est situé dans l'enceinte du château (mais j'ignore les teintes d'origine des façades).

Il est vrai qu'à priori les jeux de la couleur sont propres à exalter la vie comme en témoignent les luxuriances de Rubens, les miroitements impressionistes et les flamboyances du technicolor. Alors que miser seulement sur les contrastes de valeurs, c'est à dire sur l'opposition de la lumière et des ténèbres, correspond mieux aux opérations secrètes, aux angoisses existencielles, aux enjeux métaphysiques, en définitive à l'affrontement entre le bien et le mal (métaphore chrétienne de la lumière et des ténèbres, reprise à l'essénisme qui la tenait du zoroastrisme, bref...).

L'usage du noir et blanc, insuffisance technique au départ, est lié au passé, aux origines, et possède de ce fait une valeur ancestrale. Or une part de la magie de l'art utilise toujours des outils et des supports tout à fait archaïques, car c'est dans cet archaïsme même qu'elle trouve du pouvoir. On dessine encore à la plume, on grave et photographie encore en noir et blanc; il arrive même qu'on tourne encore des films sans couleurs (Le jour le plus long, Ombres et brouillards de Woody Allen...). Je pense aussi à Picasso devant Guernica et renonçant à tout apport de rouge qui pourtant le tentait (cela n'entrait pas dans le drame en forme de fronton grec qu'il composait).