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Supplément au bac rhénan

A. Vous avez pris connaissance du nouveau baccalaurétat central ? C'est inouï, ne trouvez-vous pas ?

B. Ne vous excitez donc pas tant, cher ami, cela pourrait nuire à votre santé. De quoi s'agit-il ?

A. Eh bien, de ce texte du Front National qu'on vient de donner aux élèves pour qu'ils l'analysent. Regardez donc ... Un pamphlet de ce parti extrêmement dangereux devrait être exclu du cours de français.

B. Je ne sais pas de quoi vous parlez - un pamphlet du Front National ? Et qui attaque-t-il encore ? Les immigrés ? Les Juifs ?

A. Non, le maire de la ville de Paris !

B. Eh bien là, le Front National n'a pas de chance. Le maire vient de gagner les élections, il est réélu. Il paraît que la population de Paris ne partage pas l'opinion du Front National. D'ailleurs, vous connaissez mon opinion : tout le monde a le droit de dire ce qu'il pense, même s'il a tort. Avouez-le : Le Pen est un ignorant colérique qui fait tout pour se ridiculiser. Vous avez lu ce qu'il vient de répéter sur la Shoah ? Et en plus, son parti est en faillite, il doit vendre son QG, il perd toutes les élections ; bientôt on n'en parlera plus.

A. Que la muse de l'histoire vous entende ! Sur ce point, je suis moins convaincu. Mais vous ne voulez pas me comprendre. Ce qui me choque, ce qui m'outrage, c'est l'utilisation d'un tel texte dans un examen. La discussion politique est une chose, je vous le concède ; un texte dans le cadre du baccalauréat, c'en est une autre.

B. N'avez-vous pas dit que les élèves avaient pour tâche d'analyser ce pamphlet ?

A. Eh bien, certes !

B. Alors je ne vois pas ce qui puisse vous scandaliser. Au contraire, vous devriez être content qu'on demande aux élèves de lire attentivement un texte de ce genre pour pouvoir le réfuter. Excusez-moi, je survole le texte... Prenez donc un café, je crois qu'il en reste.

A. Alors ? Qu'en pensez-vous ?

B. Comme texte, ce n'est pas génial, et les reproches sont tirées par les cheveux, les auteurs essaient de défendre la cause des petits commerçants, par exemple, qui ne savent où garer leur camionnette ; c'est du Poujadisme de jadis - non, je ne vois vraiment pas de raison de s'échauffer. Et regardez : on demande aux élèves d'écrire une lettre de protestation. Comme tâche, ce n'est pas très original, mais enfin, ils peuvent se débrouiller, si leur professeur a bien travaillé en cours. On peut toujours écrire quelques gentilles bêtises, sur le Paris touristique par exemple. Cela n'a rien à voir avec la complainte du Front National, mais ça remplit des pages. Et le deuxième texte ?

A. C'était un extrait du « Supplément au voyage de Bougainville ».

B: Ah ! Le fameux discours de notre ami Diderot ! Bravo ! J'avais bien regretté l'absence des auteurs du 18e siècle du programme du cours de français.

A. Ils en sont toujours absents, cher ami.

B. Comment ? Vous voulez dire que les élèves n'ont pas lu une seule ligne de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau ? Comment veut-on qu'ils comprennent ce discours sans avoir la moindre idée de l'histoire du colonialisme et des courants intellectuels de l'époque ? Et Montaigne, son essai sur les cannibales, ils ne le connaissent pas non plus ?

A. Nenni. Ils ignorent certainement le mythe du bon sauvage et ses antécédents, ses répercussions au 20e siècle - vous vous souvenez de Wilhelm Reich et de ses Trobriands avec leur sexualité naturelle ? Et il y a absence de bien d'autres choses aussi. Prenez ce petit détail : chez Diderot, le vieux Tahitien parle d'un « morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture ». Il n'y a aucune note explicative. Non, ce bout de bois n'est pas la massue avec laquelle on assomme les bacheliers. Pensez-vous que les élèves puissent deviner qu'il s'agit là du crucifix de l'aumônier ? J'ai demandé à des collègues, ils n'y comprenaient que dalle.

B. En effet, de cette façon, une partie importante du texte restera obscur, importante parce que Diderot y attaque aussi la colonisation religieuse.

A. Mais pensez-vous que cet aspect soit vraiment nécessaire ?

denis aurait dit

B. Vous proposez donc un Diderot au rabais et des Lumières sans Lumière. Quand on vous écoute, on dirait que Diderot n'a jamais écrit La Religieuse. Non vraiment, cette tâche pose une question sérieuse : que veut-on que les élèves comprennent ? Nous contenterons-nous d'une compréhension superficielle, d'une « analyse » qui n'en est pas une, faute de connaissances indispensables ? On a l'impression que l'objectif de cet examen est de signaler aux élèves qu'il suffit de savoir produire des conneries. Il faudrait donc définir le niveau de lecture qu'on veut atteindre : une logique assez cynique. Soyez médiocres ! - Mais au moins, les élèves ont étudié la rhétorique, je suppose, le genus iudiciale, car voilà une question qui s'y réfère : « Analysez les moyens rhétoriques dont le vieillard se sert pour critiquer la civilisation européenne. »

A. On peut être sûr que les élèves maîtrisent sur le bout de leurs doigts le manuel de rhétorique de Lausberg, c'est certain. C'est un livre tellement instructif et amusant !

B. De quoi vous plaignez-vous alors ? La dernière fois, le bac était la fête de la banalité, cette fois-ci, il est trop difficile, le programme ne marchant pas de pair, bien alors, on n'arrête pas le progrès ! Mon cher ami, vous n'avez pas saisi le sens de ce bac central : c'est du trompe-l'oeil. Un tel examen n'a pas la fonction de tester de vrais connaissances, mais celle de produire des résultats satisfaisant tout le monde. Voyez donc la discussion déclenchée par les deux problèmes en maths, l'octaèdre et le calcul en probabilité : si les élèves y échouent, eh bien, on répète l'examen avec de tâches plus faciles jusqu'à ce qu'ils réussissent. La politique sert à donner aux gens l'impression qu'ils sont heureux, pas à les rendre heureux.


Le défaut de construction subsiste. Voici ce qu'une élève de la classe terminale pense de l'analyse dont les résultats sont fixés par avance :


La Souris, le Bouc et Maître Lapin
Une Souris et un Bouc sont assis dans une grande salle. Aujourd’hui, c’est le jour du bac. Les deux doivent analyser une fable et ensuite comparer la moralité avec un livre qu’ils ont lu en classe.
 
Les deux commencent à travailler.
Le Bouc, stupide et naïf, ne comprend rien,
Mais il explique la structure et le langage bien.
La Souris fait des pauses pour réfléchir
Avant d’écrire;
Elle a des idées geniales,
Il lui manque seulement le temps, c’est fatal.
Le Bouc écrit comme un fou,
Il n’a rien compris du tout.
Quand même, il note tout ce qu’il a appris par coeur
Sur le livre, les fables et les auteurs.
 
Quand Maître Lapin rend les devoirs surveillés,
La Souris intelligente et décidée
Commence tout à coup
à pleurer comme un fou.
Le Bouc pourtant
Est très content,
Il a répété tout simplement ce qu’il a appris,
La petite Souris ne trouve pas que ce soit oké.
 
Mais Maître Lapin ne peut rien changer,
Les ministres décident ce que les enfants doivent écrire,
Le petit prof n’a rien à dire.

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Nota bene : Face aux contingences du bac central, une nouvelle solidarité se crée entre élèves et leur professeur. Ce n'est pas une mauvaise chose, car cela facilitera le travail de l'école. Mais je ne suis pas tout à fait sûr si c'était bien cela ce que les ministères voulaient faire.

Sur le bac central de 2007, lisez :
Au pays de la platitude

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Sur la médiocrité
wc_moderne_de_1738
  Output en1738



Sur la mode du «output»

A. Ah, vous revoilà ! Qu'est-ce que vous m'apportez aujourd'hui ?

B. Une bien triste nouvelle.

A. Qui est mort ?

B. La romanistique à la fac de Duisburg-Essen. Enfin presque ; rien n'est encore décidé pour de bon. Mais un professeur de linguistique française, qui part à la retraite, ne sera pas remplacé, et ainsi, les étudiants en fin d'études auront du mal à passer leurs examens.

A. Et pour quelle raison veut-on fermer cette filière ?

B. Attendez, j'ai sur moi un papier avec les explications du recteur de l'université ... Voilà. Il a dit : «Nous devons concentrer nos activités sur les filières où nous sommes excellents. C'est d'autant plus nécessaire que le gouvernement fait dépendre le montant des crédits accordés à l'université du chiffre des étudiants qui terminent leurs études, du nombre des personnes qui y passent leur doctorat et de l'argent que l'industrie veut bien donner à cet institut ...»

A. Je suppose que l'institut a reçu des sommes folles de la part de l'industrie.

B. Évidemment que non. Quelle entreprise voudra subventionner des études où l'on apprend à lire la littérature française ou à analyser le fonctionnement de cette langue ?

A. A quoi bon, en effet. C'est la dure logique de l'utilité. Alors, il ne reste que l'État à venir en aide, mais s'il se retranche derrière les sommes données ou ne pas données par l'industrie, il ne reste pas grand chose. Voilà ce qui est clair. Reste le chiffre des examens réussis et des doctorats passés.

B. Et là, ce n'est pas brillant ...

A. Que voulez-vous alors ? C'est les résultats qui comptent et non l'idée que ces gens-là se font de la nécessité de leur existence.

B. Vous avez dit que c'était les résultats qui comptent. Pensez-vous vraiment que ce soit la voie à suivre ?

A. Cela a l'avantage d'être clair.

B. Certes. Vous pensez donc que les professeurs aurait dû simplifier les examens pour avoir plus de candidats admis, auraient dû proposer le doctorat à n'importe qui, juste pour augmenter les chiffres ?

A. Oh ! Vous êtes un trouble-fête ! Il est peut-être nécessaire de revenir sur le principe du «output» qui, dans la politique actuelle règne en maître. Mais ne jetons pas par dessus bord tout de suite cette idée, voulez-vous ? Réfléchissons tranquillement. D'ailleurs, vous devriez essayer ce café, il est excellent. Bon ; les facs et les écoles sont là pour former des jeunes et non pour permettre à quelques professeurs de passer le temps, d'accord ?

B. Tout à fait d'accord si vous me dites ce que signifie le mot «former».

A. Eh bien, leur transmettre un savoir et des compétences.

B. Je vois que nous sommes d'accord sur un point capital : il n'y a pas de compétences sans savoir, sans contenus. Car l'euphorie des compétences a souvent fait oublier qu'il ne suffit pas de savoir comment on mange, il faut aussi avoir de quoi manger.

A. En effet, penser «et» est plus difficile que penser «ou».

B. Mais je ne vois toujours pas le rapport entre cet «output» tant souhaité : un chiffre élevé de jeunes qui réussissent un examen d'une part, et la qualité du savoir et des compétences d'autre part. Car, quand c'est le chiffre qui compte, on se réfugie tout de suite dans des solutions de facilité. Prenez cette histoire du bac de laquelle nous avons parlé la dernière fois. Le problème en maths, cet «octaèdre d'horreur» s'est avéré être trop difficile pour beaucoup d'élèves, alors qu'est-ce qu'on a fait ? On a proposé aux candidats de nouveaux problèmes, plus faciles cette fois-ci.

A. Oui, parce que l'affaire était devenue une question de survie politique.

B. Justement ! Dès que vous misez sur le grand chiffre, la politique s'en mêle. Le principe du «output» ouvre la voie à toutes sortes de manipulations. On réduit la qualité requise pour obtenir un taux élevé de réussites. Vous n'avez qu'à regarder les autres sujets proposés aux élèves : la médiocrité s'étend sous le nom «standard», et les solutions fixées d'avance ne permettent même pas aux doués et aux instruits d'exercer leur intelligence. Ce ne serait pas un drame, si cela n'avait pas des répercussions sur l'enseignement. Quand ce n'est plus la peine de se donner de la peine...

A. Je crains que vous n'ayez raison. Rien de plus efficace que les examens pour contrôler l'enseignement. Mais ce n'est pas seulement le niveau moyen que, de toute apparence, on veut perpétuer. Si le test contient un choix multiple, je vais m'entraîner pour le choix multiple. S'il contient une dissertation, je vais essayer de deviner ce que le fonctionnaire anonyme, qui a formulé le sujet, attend que je dise. Et je vais tout faire pour ne pas m'éloigner du chemin de pensée qu'on attend de moi. C'est du dressage, cela n'a plus rien à voir avec l'idée d'une école, d'une université qui voulait aider les jeunes à devenir des hommes libres.

B. Tant pis pour la recherche de demain. On n'aura plus de jeunes capables de se poser leurs propres questions.

A. Je ne suis pas de votre avis. Dans l'histoire, on a toujours eu des pédagogies de dressage, et cela n'a pas empêché la naissance de gens créatifs. Les bons survivront, malgré l'école.

B. Et les moins bons deviendront professeurs.

A. Si l'école existe encore... N'oubliez pas cet institut de romanistique. C'était où déjà ?


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